Visite guidée du musée romain et paléochrétien de Carthage-Dermech (Album photos)
Par Nejib Ben Lazreg - L'Antiquarium romain et paléochrétien de Carthage, rouvert le 3 décembre 2025 par la ministre des Affaires culturelles, Mme Amina Srarfi, est une rénovation d’un musée de site qui a été initialement réalisé en 1984. Ce musée a été la consécration de nombre de campagnes de fouilles qui ont été menées sur ce terrain, d’une part, par l’Institut d’archéologie et d’arts (actuellement l’Institut national du patrimoine, INP) entre 1969 et 1983, en partie conduites sous la direction de Liliane Ennabli, et de l’autre, par l’Université du Michigan (USA), sous la supervision de John H. Humphrey, dans le cadre de la campagne internationale pour sauver Carthage sous l’égide de l’Unesco entre 1973 et 1983. Les fouilles de l’INP ont révélé une basilique chrétienne, et celles de l’équipe américaine, le baptistère de cet édifice, une section du Kardo 9 est, et une partie d’une maison romaine. Les strates archéologiques fouillées couvrent une fourchette chronologique allant de 300 ap. J.-C. jusqu’à la fin de l’époque byzantine (fin du VIIe s.).
Outre ce site, les excavations de l’équipe américaine ont aussi intéressé entre 1982 et 1990 une partie du cirque de Carthage (situé dans le quartier d’El-Yasmina) dont la construction date du début du IIe s. ap. J.-C. Dans leur ensemble, la plupart des trouvailles remontent à l’époque romaine tardive, vandale et byzantine.
La réouverture de ce musée survient après deux fermetures successives en 2010 et en 2013, la dernière suite au vol de la célèbre statue de Ganymède, et une ouverture éphémère qui a eu lieu en 2021, après la récupération de cette sculpture en 2017. En 2024, il a été décidé, d’un commun accord entre M. Faouzi Mahfoudh, directeur général de l’INP, et le professeur John Humphrey, de rénover ce musée et surtout de rétablir la collection à son état initial. A cet effet, le professeur J. Humphrey n’a pas lésiné sur des contributions financières personnelles, dès le lancement de ce projet et tout le long de sa réalisation. L’essentiel du financement a été fourni par l’INP et l’Amppvc pour plus de 600.000 D. Il a été aussi convenu que l’équipe qui va œuvrer à la réalisation de ce musée est constituée de quatre personnes : John Humphrey, Nejib Ben Lazreg, Sihem Aloui, et Siwar Chaabani. Ce projet n’aurait pas pu aboutir sans l’appui des différents services administratifs et techniques de l’INP, à la tête duquel le directeur général M. Tarak Baccouche, ainsi que Mme Amel Mhamdi, directrice de la Division du développement muséographique. A. Ennabli, ex-conservateur de Carthage, et L. Ennabli, ont sans cesse entouré ce travail de leur appui moral et conseils scientifiques.
Cet antiquarium répond aux exigences scientifiques et didactiques de la présentation des résultats des fouilles. Il a été construit sur le croisement de deux artères romaines trouvées par les excavations dans un état très délabré, le kardo 9 est et le decumanus 3 sud. En forme de « L » et couvrant 90m2, il a été conçu par les architectes P. Anselm et P. Belleguier. La première exposition a été réalisée par J. Richerson.
Les artefacts proviennent de trois édifices : la basilique, la Maison des Auriges grecs et le cirque. Outre l’espace intérieur, des mosaïques provenant de la basilique byzantine et des éléments d’architecture en marbre ont été exposés notamment sur les murs extérieurs du musée. Au contenu initial, la nouvelle exposition a adjoint des céramiques d’époque vandale et byzantine trouvées lors du dragage des ports puniques qui a été opéré par la municipalité de Carthage en 1984 et 1989. En plus du musée, la visite peut inclure les vestiges des édifices qui ont été fouillés dans ce terrain. L’intervention de l’Amppvc a été plus que louable dans le réaménagement de l’édifice d’accueil, le désherbage du parc et la création d’une aire de repos.
L’ensemble des trouvailles provenant de ces différents sites peut être synthétisé selon les thèmes suivants : la numismatique, la céramique, les bronzes, les os, la mosaïque, le marbre, les stucs, la sculpture, les aliments, les tablettes de malédiction. S’intéressant à de menus objets parfois réduits à l’état de fragments, distillés grâce au tamisage systématique du remblai, l’exposition nous plonge dans le quotidien et l’intimité de tout un chacun à l’époque antique. Elle nous permet de transcender l’aspect matériel et esthétique des objets pour essayer d’appréhender leur teneur immatérielle, religieuse, superstitieuse, ostentatoire… De par la fourchette chronologique dans laquelle elle s’inscrit, et qui est une période de transition culturelle et religieuse, cette collection reflète bien par aspects la continuité, mais aussi la mutation et la reconversion, et aussi les déchirements parfois violents au sein de la société d’alors.
La nouvelle scénographie a le mérite d’avoir rompu avec le caractère désuet et obsolète de la première exposition et d’avoir optimisé l’exploitation de l’espace disponible, le tout dans une conception sobre et épurée des lignes et par un choix judicieux des couleurs de fond, vert clair. Celui-ci, de même ton que celui des tesselles des mosaïques, a permis de mettre en valeur et par le jeu des contrastes les objets exposés souvent à dominance orange, comme c’est le cas des céramiques et des stucs. La teinte choisie, reposante à la vue, doublée d’un éclairage tamisé, fait baigner cet intérieur d’une atmosphère d’harmonie et de continuité.
Le nouvel aménagement a aussi veillé à la facilité de mouvement dans cet espace qui peut être appréhendé dans différentes directions selon l’affluence et les intérêts des visiteurs. Ce cadre esthétique est conforté par la richesse de la typologie des artefacts et la rigueur des informations fournies par d’éminents spécialistes. Les textes explicatifs et les notices, doublés de plans de reconstitution de la Carthage romaine et du cirque, ont été rédigés en arabe, français et anglais. Un tel résultat a été le fruit d’une coordination et une concertation entre la scénographe et les scientifiques, ces derniers proposant les objets et les explications y relatifs, et la première envisageant le meilleur moyen de les présenter compte tenu des possibilités et des contraintes.
L’aboutissement est que ce musée archéologique, actuellement le seul ouvert à Carthage, se prête à différents niveaux de visites, des plus basiques ou rapides aux plus attentionnées. Outre le public intéressé, il offre assez de matière pour servir de support didactique pour les enseignants et les groupes d’élèves et d’étudiants. En elle-même, la conception de l’exposition peut servir de cas d’étude pour les étudiants en architecture et en design muséographique.
Les deux tablettes tactiles interactives préparées en arabe, français et anglais par Mme Sihem Aloui sur la statue de Ganymède, le cirque et les spectacles ludiques, confèrent une dimension particulière à la visite, sortant des contraintes spatiales du musée et élargissant les perspectives du visiteur grâce à des comparaisons avec d’autres œuvres et monuments. Une troisième tablette permet, grâce à une caméra mobile, de visionner l’intérieur de la citerne sous-jacente au musée. Un écran permet aussi de suivre les différentes étapes qui ont été suivies pour réaliser cette exposition. A l’occasion de la réouverture du musée, un projet de guide a été préparé par Sihem Aloui et moi-même et mis à la disposition des visiteurs. Un mini- guide plus élaboré en trois langues suivra.
Le complexe ecclésiastique
Ce complexe, situé au nord du musée, a fourni surtout des mosaïques pavimentales polychromes dont le style et les motifs s’inscrivent dans le répertoire chrétien courant de l’époque byzantine. A l’intérieur du musée, il y a deux mosaïques où domine la figure du paon. L’une d’elles, trouvée dans une salle derrière le baptistère qui était probablement utilisée comme chapelle par le clergé, est en partie confectionnée avec des tesselles de verre. Elle représente dans son centre un paon de face faisant la roue et entouré par des ceps de vigne et des raisins émergeant de canthares situés aux angles. L’autre mosaïque, un peu plus tardive, mais toujours de l’époque byzantine, et moins soignée, représente un paon de profil entouré de rinceaux d’acanthe disposés dans les diagonales et émergeant de canthares situés aux angles. Dans l’art classique, ce bel oiseau a toujours accompagné et agrémenté les représentations de Vénus et de Bacchus. Il doit sa survie dans l’art chrétien à son rôle ornemental et aussi à la légende qui considérait sa chair incorruptible, d’où son symbolisme signifiant l’éternité. La mue annuelle de son plumage en faisait aussi le symbole du renouveau de l’âme par le baptême.
Les canthares et les raisins, thèmes bachiques par excellence, ont connu aussi de beaux jours dans l’art chrétien comme symboles eucharistiques. Ainsi, on a là des exemples de continuité et de survivance culturelles malgré le changement religieux, d’une réadaptation forcée de l’Eglise à des symboles fort ancrés dans le subconscient des gens, et ce, au moyen de réinterprétations. Les mosaïques exposées à l’extérieur du musée reprennent le thème du canthare et versent aussi dans la préférence du répertoire de l’époque pour le cloisonnement des volatiles représentés de profil et des fleurs dans de petits médaillons, évitant ainsi d’avoir à souffrir des soucis de la perspective et des proportions. Ces petits clichés où ne figurent pas d’animaux agressifs sont une métonymie de l’ambiance paradisiaque où règnent la félicité et la paix.
Ce même recours au cloisonnement est repris par les carreaux de terre cuite à motifs en relief dont le musée expose quelques spécimens. Ce matériau caractéristique de la Tunisie et produit à bas coût grâce au moulage, a orné les parois et les plafonds des basiliques chrétiennes. La production trouvée à Carthage se distingue par sa préférence pour certains thèmes animaliers, tels que le cerf, le lion et l’ours, et des combinaisons végétales et géométriques. Ces reliefs avaient un rôle ornemental et aussi symbolique. Par exemple, le cerf était le symbole du catéchumène cherchant le baptême. En somme, cet art permettait un catéchisme par images.
La Maison des auriges grecs
Cette maison, partiellement fouillée, se trouve à l’ouest du kardo 9 est, en face de la basilique. Son triclinium (salle à manger) avait un seuil qui était orné d’une mosaïque représentant quatre auriges grecs vainqueurs accompagnés des emblèmes de leur triomphe, la palme et la couronne. Il s’agit d’auriges qui ont réellement existé et qui ont concouru pour les quatre factions du cirque, évoquées par les couleurs de leurs costumes. Ils sont cités par leurs noms écrits en caractères grecs: Euphumos pour les bleus, Domninos pour les blancs, Euthumis pour les verts, et Kephalon pour les rouges. Ils sont vêtus du costume typique des auriges, orné de bandes de cuir croisées sur la poitrine, aux couleurs des factions respectives, et coiffés d’un casque également en cuir, avec à la main un fouet. Ce seuil, colportant le sens de la victoire, avait un rôle prophylactique et était censé apporter la bonne fortune aux habitants de la maison et repousser les forces du mal. C’est ce qu’on déduit de la présence de quatre auriges vainqueurs à la fois, alors que normalement au bout d’une course, il y en avait un seul.
La salle a été initialement pavée d’une mosaïque à rinceaux d’acanthe qui a été remplacée à l’époque byzantine par un sol en opus sectile (marbre découpé en différents motifs emboîtés), comprenant du marbre de Chemtou et du porphyre rouge égyptien. Ce sol a été daté grâce à des exemples similaires qui ont orné des églises à Ravenne. Derrière cette salle, une autre mosaïque, partiellement conservée, a représenté la tête d’une Néréide, à qui on a trouvé un parallèle à Carthage, plus complet, actuellement exposé au musée du Bardo.
La statue de Ganymède et de l’aigle
La pièce maîtresse de l’exposition est la statue en marbre représentant l’enlèvement du jeune berger Ganymède par Zeus sous les traits d’un aigle. Cette œuvre datée du début du Ve s. et qui a dû orner une niche dans la Maison des auriges grecs, a été trouvée débitée en 17 fragments dans les remblais d’une citerne située sous cette même demeure. Cette destruction, qui aurait eu lieu dans la première moitié du Ve s., a été suivie d’une tentative de restauration non réussie dans l’Antiquité, en insérant dans les fragments de marbre des tenons en fer, causant la décoloration de certaines parties à cause de l’oxydation du métal. Sa datation s’est basée sur les similitudes de la chevelure et des plis du vêtement, ainsi que des traits et proportions du visage de Ganymède avec ceux des soldats représentés sur la colonne de Théodose qui ornait l’hippodrome de Constantinople et qui se trouve à Istanbul.
La production d’une telle sculpture qui s’insère dans le courant néoclassique apparu à l’époque tardive dans un contexte d’une réaction païenne vis-à-vis du christianisme montant, et sa destruction reflètent les tiraillements et les violences qui ont déchiré la société tardive.
Le cirque
Le cirque a été le plus grand monument public de la Carthage romaine. Sa piste mesurait au moins 496 m de long et avait 77m de large. Il est classé deuxième, après celui de Rome, avec une capacité d’accueil de 50 000 à 60 000 spectateurs.
Les fouilles de cet édifice presque disparu sont restées partielles par rapport à ses dimensions. Parmi les découvertes majeures, il y a eu celles de chapiteaux corinthiens en marbre blanc qui ont couronné la colonnade qui a coiffé les gradins de l’édifice au milieu du IIe s. et dont un spécimen est exposé ici. Ces mêmes fouilles ont mis au jour des tablettes de malédiction en plomb (tabellae defixionis) qui ont été enterrées dans la piste du cirque par les auriges, les propriétaires des chars, les fans, pour maudire les concurrents ou les chevaux rivaux et leur jeter un mauvais sort pour leur faire échouer la course. Ces rouleaux en plomb - il y en avait certainement d’autres en matières périssables comme le papyrus -, à contenu magique, ont été rédigés et dessinés par des sorciers professionnels qui avaient pignon sur rue.
La céramique
La céramique est une matière non périssable qui permet de retracer les usages quotidiens de la population, prendre le pouls de l’économie et dater les couches stratigraphiques. On y distingue divers types fabriqués en Tunisie ou importés : la céramique fine, culinaire, d’emmagasinage, commerciale, les lampes, architecturale… L’exposition montre ces différentes catégories avec leurs dates et origines. L’accent est mis sur les amphores africaines qui ont servi à l’exportation de denrées liquides comme l’huile d’olive et le garum et dont les formes tardives attestent la continuité de la prospérité économique de l’Afrique et son potentiel exportateur aux époques vandale et byzantine. Ces mêmes récipients ont été aussi réutilisés comme conteneurs de sépultures et aussi dans la construction notamment des voûtes.
Cette revue rapide, qui n’a pas couvert toute la collection de ce petit musée en détail, montre à quel point on peut faire avec divers artefacts, si minimes ou insignifiants soient-ils, des ouvertures sur notre passé. Car il n’a été point d’exposer comme dans les grands musées des œuvres spectaculaires qui n’étaient pas du tout à la portée de tout le monde, mais de toucher de près le vécu, les soucis et les mentalités de la majorité de la population, toutes classes confondues. Bien sûr, et comme il a été avancé, une telle exposition a été le fruit de conditions de travail idoines, mais aussi d’un long souffle et d’une abnégation qui ont cru dans le devenir de ce projet. Les réalisations de ce genre pourraient être multiples, variées et complémentaires. Par leur diversité et leur distribution géographique, elles auraient non seulement un rôle instructif, mais aussi économique. Il reste aussi à souligner que la qualité de la médiation est essentielle pour expliquer et transmettre la valeur et la teneur de ce patrimoinel.
Nejib Ben Lazreg
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