Mohamed-El Aziz Ben Achour: Rôle des autochtones dans l’édification de l’Etat beylical
L'appréciation que les Tunisiens ont du régime beylical - à ses origines, à tout le moins - demeure, malgré la multiplication d’études scientifiques, tronquée par un préjugé tenace : celui d’un Etat héritier de la conquête ottomane, donc «étranger», plaqué sur une société locale maintenue à l’écart, et appuyé sur la caste des mamelouks, dignitaires de statut servile de souche européenne. Cette vision appelle bien des correctifs.
Avant l’avènement, en 1705, de la dynastie des beys husseïnites, non seulement leurs prédécesseurs mouradites (1631-1702) mais même les deys, c’est-à-dire les gouvernants issus du corps militaire conquérant des janissaires, ne manquèrent pas, dans le cas des plus illustres d’entre eux : Othman (1590-1610) et Youssouf (1610-1637), de mettre à profit l’habileté et la loyauté d’enfants du pays dans leur volonté de réduire la nature oligarchique du pouvoir politico-militaire alors en vigueur, et de renouer avec la vieille tradition centralisatrice tunisienne ainsi qu’à la tendance à l’autonomie qui, rappelons-le, remonte à la dynastie médiévale des émirs aghlabides (800-909). Nous avions, dans une précédente étude(*) évoqué le rôle d’un Tunisien de souche, Ali Thabet, dans l’accession de Youssouf Dey au pouvoir en lui évitant l’encombrante tutelle du puissant divan de la milice turque de Tunis. Nous pouvons dire qu’il fut un pionnier de ces autochtones voués au service du détenteur du pouvoir central. D’autres allaient suivre cette voie qui contribua fortement à la stabilité des pouvoirs centralisateurs. L’historien Mohamed-Hédi Chérif traitant des conditions dans lesquelles Husseïn Bey Ben Ali devint le chef sans rival du pays, note, dans son ouvrage, paru en 1984 sur Pouvoir et Société entre 1705 et 1740, que la réussite du nouveau bey s’inscrivait dans la droite ligne d’une évolution, commencée tôt au XVIIe siècle, et conférant le pouvoir à celui qui disposait d’appuis solides au sein de la société autochtone.
Nous avons vu dans notre ouvrage intitulé Aux temps des émirs et des beys, épisodes de l’histoire tunisienne, paru en 2022 aux Editions Leaders, comment se constitua une relation durable entre le Trône beylical et les chefs bédouins. Nous savons qu’à l’origine, les beys étaient des dignitaires politico-militaires en charge des populations rurales auxquelles ils imposèrent, par la force des armes, la reddition et l’allégeance à l’ordre établi au lendemain de la conquête ottomane.
Nous avons également vu que cette puissance acquise sur le terrain avait progressivement permis aux beys de supplanter les autres autorités telles que le Dey et l’Agha du Divan des janissaires puis, sous les beys husseïnites, à monopoliser le pouvoir. Au XVIIe siècle sous le règne du dey Youssouf, le bey mouradite Mourad jugule la rébellion des puissants Ouled Saïd. En 1631, son fils Hammouda Pacha (1631-1666) soumet les Drîd. Une fois ralliée, cette confédération tribale fut la première à fournir à l’autorité centrale des cavaliers en armes. Les Drîd et les autres tribus dites du makhzen bénéficièrent alors, en échange de leur service, d’une exemption fiscale.
Une fois soumises au cours du XVIIe siècle, les tribus firent donc—naturellement, en quelque sorte— allégeance aux beys, dignitaires de l’oligarchie ottomane de Tunis qu’elles connaissaient le mieux. Plus qu’une allégeance de façade, le monde tribal s’allia à ces nouveaux chefs du pays dont la politique d’abaissement des autorités allogènes ne manqua pas de le satisfaire. De sorte que les chefs bédouins ne se limitèrent pas à une résistance armée au nouvel ordre issu de la conquête de 1574. En effet, ils ne tardèrent pas à contribuer de manière effective à la politique de centralisation du pouvoir; politique engagée au temps des grands deys Othman et Youssouf, poursuivie, vaille que vaille, par les beys mouradites puis, entreprise, avec plus de rigueur, par leurs successeurs, les princes husseïnites.
Néanmoins, promptes à la guerre et la razzia, les tribus - les plus turbulentes, du moins - étaient enclines à renouer avec les antiques antagonismes intertribaux, de sorte qu’elles prirent position lors des querelles qui déchirèrent la famille des princes mouradites. Au temps des beys husseïnites, la rébellion, en février 1728, d’Ali Pacha contre son oncle, le bey Husseïn, prit rapidement la forme d’une guerre civile. Les tribus tunisiennes prirent position ; les unes favorables au bey, les autres au pacha. Cette césure fragilisa le milieu tribal au profit du pouvoir central. C’est ainsi que lors de la grande révolte de 1864, l’antagonisme qui couvait entre Husseïniya et Bâchiya fut exploité par Le Bardo au détriment des insurgés.
Dans leur gestion de la question nomade, il arriva que les beys recourussent à un curieux mais intéressant procédé : la nomination de mamelouks, voire d’Européens chrétiens convertis (les «renégats» de l’historiographie occidentale) à la tête de tribus locales. Dans la plupart des cas, ces chefs, venus d’ailleurs, ne tardaient pas à s’intégrer au milieu et aux mœurs bédouins «Là où les fidélités n’étaient pas sûres, écrit M.H.Chérif, Hammouda Pacha [le mouradite] installait certains de ses mamelouks qui s’intégraient aux populations locales, se bédouinisaient et y faisaient souche, sans rompre avec leur ancien maître.»
Si la présente étude est consacrée aux rapports de la société autochtone avec le pouvoir aux temps des deys et des beys, il nous paraît toutefois utile de consacrer quelques lignes aux morisques andalous qui, bien que d’installation récente, contribuèrent néanmoins à la réussite de la politique que nous pourrions qualifier de «déturquisation» progressive de l’ordre politique issu de la conquête ottomane de 1574. Dans les dernières années du règne de Youssouf Dey et au début de la période mouradite, un personnage du nom de Mustafa b.Abdelaziz de Cardenas, cheikh des Andalous, s'était enrichi, entre 1622 et 1653, dans le commerce des esclaves chrétiens. Il était en relation d'affaires aussi bien avec des dignitaires comme Ali Thabet qu’avec le dey Youssouf lui-même. Mieux encore, en guise de reconnaissance, il sut mettre sa fortune et son prestige au service de sa nouvelle patrie et de ses princes. L’historien J.D.Latham a mis en lumière l’étendue de son pouvoir politique. Citant les sources européennes et l’historien Jean Pignon, il écrit : «En 1628, lors du conflit algéro-tunisien, Mostefa de Cardenas pouvait offrir au divan de Tunis d’armer sept mille hommes.» Il poursuit : «Le 1er juin de la même année, une flotte algérienne de 74 vaisseaux ayant fait son apparition dans le golfe de Tunis, un document nous montre Mostefa, en compagnie d’Ali Thabet, ami et conseiller du Dey Youssef, et d’autres personnages, ordonnant, l’épée à la main, aux habitants de la ville de se rendre en masse à La Goulette pour s’opposer au débarquement de l’ennemi.» Au cours de la même année, il fit partie d’une commission chargée d’établir la paix entre les deux régences et de délimiter leur frontière commune.
Si, durant le XVIIe siècle, la politique d’affaiblissement du caractère oligarchique et allogène du pouvoir connut quelques manifestations à l’initiative des grands deys et des beys mouradites, elle allait connaître au siècle suivant une nette accélération sous l’égide des pachas et beys husseïnites. Loin d’être anecdotique une particularité familiale n’allait pas manquer de jouer un rôle dans l’alliance politique que le nouveau maître du pays réussit à nouer avec la société autochtone. En effet, bien que né au Kef, Husseïn, le fondateur, en 1705, de la nouvelle dynastie qui allait durer jusqu’en juillet 1957, était, certes, d’ascendance allogène du côté de son père Ali Turki, agha de cette place forte et originaire de l’île de Crète. Mais il était natif du pays et issu d’une mère de la tribu bédouine des Charen. Officier de l’odjak, puis dignitaire de l’establishment ottoman de Tunis, Husseïn était, par conséquent, aussi un bon connaisseur du milieu tribal et, sans doute, parlait-il le tunisien avec l’accent de sa région natale. Son frère aîné Mohamed, père du futur Ali Pacha, était d’une mère des Ouled Channouf qui nomadisaient au Nord-Ouest. Ce dernier se familiarisa d’autant plus avec le milieu rural qu’il eut à commander, confirme l’historien Ahmed Ben Dhiaf, diverses tribus nomades («wa tadaraja fi a’mâl al ‘ourbân»). Hussein avait également un demi-frère du côté maternel du nom de ‘Ameur Bey, qui allait exercer les fonctions de caïd-gouverneur à Kairouan et au Sahel. D’une manière plus générale, les Ghazallî, cousins de Husseïn, assumèrent des charges caïdales dans diverses régions. C’est dire que le bey et son entourage étaient particulièrement à l’aise dans leurs rapports avec le pays profond.
En ce qui concerne les populations sédentaires et principalement citadines, l’alliance avec l’ordre beylical fut beaucoup moins complexe. A Tunis essentiellement mais également dans les villes, les habitants saluèrent la nouvelle ère husseïnite. «Les chefs religieux – lettrés ou marabouts – écrit M.H.Chérif, et les riches notables constituaient les intermédiaires naturels entre les autorités et la population : ils pouvaient, d’un côté, exprimer les aspirations de celle-ci, et de l’autre en obtenir le consentement à la politique définie par les gouvernants.» Il convient, à ce propos, de souligner que le pouvoir husseïnite trouva un précieux concours auprès des familles influentes dans leur région et dont sortaient de leur lignée caïds- gouverneurs et fermiers d’impôts tels les Djellouli originaires de Sfax, au soutien politique et financier constant et à la loyauté indéfectible.
Dans la capitale, l’appui de la population tunisoise se manifesta, en quelque sorte, dès l’origine : en effet, face au péril que représentait la présence dans la place forte du Kef des troupes du bey de Constantine mandaté par le dey d’Alger, et la déconfiture du pacha, bey et dey de Tunis Ibrahim Chérif (1702-1705), le divan de la milice des janissaires et les oulémas de la capitale, ainsi que les notables, conscients du danger et craignant le pire en raison de l’absence de chef, s’entendirent, à en croire l’historiographie traditionnelle, pour faire appel à la personne qu’ils jugèrent, étant donné son excellente réputation, la seule apte à redresser la situation, c’est-à-dire Husseïn Ben Ali, alors général des spahis (âghâ sbayhiyat- el- Tourk). Une délégation de dignitaires suivie par la population réussit à le convaincre, et le 12 juillet 1705, il reçut le serment d’allégeance qui faisait de lui le Bey, chef du pays. Prudent, il accepta la désignation par le Divan d’un nouveau dey pour exercer les attributions classiques de cette dignité, notamment le gouvernement de la capitale et de certaines garnisons du littoral. Fort de l’appui des élites et de la population de Tunis, excellent chef de guerre, Husseïn Bey, après avoir pris soin de renforcer les défenses de la capitale, de distribuer des armes à la population et d’inviter les imams à encourager les habitants au combat contre les agresseurs, il réussit à bouter hors de Tunisie l’armée de la régence voisine début octobre 1705.
Quelques semaines auparavant, ‘Ichi Mustafa, le chef du contingent occupant Le Kef et sa citadelle, tenta un compromis. Le bey, conscient du nouveau rapport de force en sa faveur, exigea le départ définitif des Turcs d’Alger. Il confia à des hommes de religion - un soufi vénéré : sidi Ali Azouz, le bâch mufti Abdelkébir Darghouth, le mufti Ali El soufi, le cadi Ahmed Rassâ’ - la mission de faire part au commandant des troupes de la régence d’Alger des exigences beylicales. Ils s’en acquittèrent avec une bonne volonté d’autant plus sincère que l’accession au pouvoir de Husseïn Bey sonna le glas de la période particulièrement violente, y compris à l’égard des oulémas, qui avait ensanglanté le règne du fantasque Mourad III (1699-1702).
Mais revenons au temps du premier prince husseïnite et mentionnons quelques personnalités autochtones dont l’histoire a retenu le nom. Voici El Hâj Belhassen El Ouislâtî, issu de la communauté tribale pourtant frondeuse du Djebel Oueslât. Entré au service de l’Etat probablement sous les beys mouradites et certainement au temps d’Ibrahim Chérif, il fut maintenu par Husseïn Bey. Affecté à la chancellerie (dîwân) du Bardo, on lui confia la correspondance avec les régions et les affaires fiscales. Il occupa, ensuite, une haute fonction traditionnellement réservée aux lettrés autochtones : celle de bâch-kâteb, c’est-à-dire le premier secrétaire de la chancellerie et, donc, le responsable de fait de l’administration régionale. Homme d’influence, c’est à lui que l’on s’adressait de différentes régions et tribus pour une intercession auprès du prince. Ce rôle qu’il sut monnayer - semble-t-il-lui permit d’accumuler une fortune considérable qu’à sa mort le bey s’empressa de confisquer, selon un scénario classique du despotisme oriental. Un profil similaire fut celui de Qâsim Ben Soltana, de Béja, percepteur des impôts de certaines tribus du nord-ouest, il gagna la confiance du souverain, incorpora le dîwân du Bardo puis accéda au poste de chef du secrétariat beylical. Au sein du haut personnel de la cour, et cohabitant avec les mamelouks, voici d’autres figures : celle, haute en couleur, de l’Andalou Mahmoud El Srâyrî, financier (khaznadar) incomparable. Citons encore Hammouda El Chahmî et un autre Tunisien d’ascendance andalouse, Slimane Chérif Qastalli. Comme nous l’avons vu dans une précédente étude, c’est à ce dernier qu’en 1724, le bey, entre autres missions de confiance, confia la rénovation du maristân d’el Azzafîne à Tunis.
Malgré le quant-à-soi des uns et des autres, il arrivait que ces grands personnages s’associassent en affaires à des dignitaires mamelouks, tels Chahmi et son supérieur Haj Sliman Kahia.
Au temps du long règne de Husseïn Bey (1705-1735/40) et bien au-delà, la relation que l’on peut qualifier de décisive dans la constitution d’un Etat centralisateur et dynastique, capable de s’émanciper de la tutelle du gouvernement impérial ottoman et d’abaisser les autorités politico-militaires issues de la conquête turque, se manifestait de manière spectaculaire au palais du Bardo, véritable cité royale enserrée dans ses remparts. Outre les princes et les mamelouks, les chrétiens convertis ou captifs, et toutes sortes de fonctionnaires, de lettrés, de militaires, de commerçants et d’artisans, on y croisait aussi des chefs de puissantes tribus au séjour plus ou moins long dans l’ombrage du bey. Dans les bureaux du superbe palais qui aujourd’hui abrite le parlement, s’affairaient les secrétaires de chancellerie sous l’autorité du bâch kateb : Belhassen el Oueslati et Qasim Ben Soltana, que nous avons cités plus haut, Ali Chouaib, tous deux de Béja, ou encore Sghayar Ben Daoud de Nabeul. A partir du règne de Mohamed el Rachid (1756-1759), apparurent les Bou Attour de Sfax, les Lasram originaires de Kairouan (comme les Mrabet, voués pour leur part aux fonctions caïdales), dont les chefs de famille avaient suivi le bey et son frère Ali dans leur exil algérois au lendemain de la victoire de leur cousin Ali Pacha sur leur père Husseïn.
Abordant le thème du haut personnel politique autochtone sous le règne de Husseïn Bey, notre regretté professeur Mohamed-Hédi Chérif notait avec perspicacité l’originalité du régime tunisien: «Que des Turcs de naissance ou d’adoption fussent investis des plus hautes responsabilités, il n’y a rien d’étonnant à cela : le même phénomène se rencontre à Alger, à Tripoli ou au Caire. Ce qu’il y a par contre de caractéristique dans l’évolution du régime politique husseïnite, c’est l’ascension, étonnante à bien des égards, de certains notables autochtones.» Ajoutons que cet équilibre sociopolitique ne cessera d’être opérant durant tout le règne de la dynastie. Il ne se rompra qu’à partir du protectorat avec la fin des dignitaires et fonctionnaires mamelouks et la prépondérance définitive des élites autochtones. Au sein de ces élites, beaucoup, sans jamais contester la légitimité de la dynastie, s’affirmeront, d'une manière inédite, par la contestation de l’ordre colonial et l’action nationaliste pour l’émancipation politique.
Mohamed-El Aziz Ben Achour
(*) «Les deys de Tunis» in La Tunisie de jadis et de naguère à la rencontre de l’Occident et de l’Orient, Ed.Leaders, 2024.