Francis Delpérée: Sadok, le Juste
Par Francis Delpérée - Ce n'est ni à Bruxelles, ni à Tunis que je rencontre, pour la première fois, Sadok Belaïd. C'est à Belgrade, dans l'ancienne Yougoslavie. Nous sommes en 1981. A ce moment-là, nous sommes quelques juristes à essayer de mettre sur pied une association scientifique qui réunisse les constitutionnalistes de tout continent. Il n'est pas besoin de dire que l'entreprise n'était pas aisée. Le mur de Berlin était encore debout et, dans une partie de l'Europe, les régimes communistes restaient de saison.
A Belgrade, je suis le seul Belge ; j'avais été envoyé en éclaireur pour mesurer autant que faire se peut le sérieux du projet. Sadok Belaïd, lui, faisait partie d'une forte délégation tunisienne. Avec à sa tête, le doyen Abdelfattah Amor. J'ai été vite adopté par mes collègues. Ce fut le début d'un long compagnonnage, pour ne pas dire d'une solide amitié.
Il est vrai que Sadok et moi partagions une même expérience. Nous avions fait une partie de nos études à Paris. L'un et l’autre, nous avions soutenu une thèse dans une salle de la vieille Université. Mieux encore, nos travaux doctoraux respectifs avaient été publiés, à quelques années de distance, à la Librairie générale de droit et de jurisprudence, le grand éditeur de la rue Soufflot. Lui, dans la "Bibliothèque de philosophie du droit", avec une préface de Michel Villey (1974), moi, dans la «Bibliothèque de droit public», avec une préface de Marcel Waline (1969).
Fidèle aux enseignements de son maître Charles Eisenamm et dans la ligne de la thèse qu'il a consacrée au "pouvoir créatif et normatif du juge", Sadok Belaïd a toujours cheminé sur une ligne de crête entre la théorie générale de l'Etat et ses applications en droit constitutionnel. Il a été l'un des premiers, c'était il y a cinquante ans, à mettre en relief le rôle de la justice au cœur de l'Etat de droit et d'un système démocratique digne de ce nom.
Ces travaux ont reçu un large écho sur la scène juridique, nationale et internationale. Ils lui ont conféré le statut d'un sage dont l'érudition, la culture, le sens critique et l'imagination faisaient l'admiration de ses pairs, de ses disciples et de ses étudiants.
L'intelligence allait de pair avec la prudence, la nuance et le sens de la mesure. Elle n'excluait pas la fermeté et la sincérité. Elle ne fermait pas la porte au débat et, si nécessaire, à la joute politique.
Le doyen Belaïd sut faire usage de ces éminentes qualités à des moments délicats de la vie constitutionnelle de la Tunisie. En 2014 comme en 2022, il s'est assigné une règle de conduite: le respect du droit, celui des droits — de toute nature —, celui encore des valeurs démocratiques.
A ses yeux, la sagesse ne s'arrêtait pas aux portes des amphithéâtres universitaires. Le message était clair. Il demeure dans nos esprits et dans nos cœurs.
Sur les ruines de Carthage, il convient d'édifier la société politique de demain.
Francis Delpérée
Membre effectif de l'Académie royale de Belgique
Membre honoraire de la Chambre des représentants et du Sénat de Belgique
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