News - 31.03.2026

Dhia Bouktila: La science est fille de l’imagination

Dhia Bouktila: La science est fille de l’imagination

Par Pr. Dhia Bouktila. Professeur de Génétique et de Philosophie des Sciences, Université de Monastir.

Introduction: Une vision incomplète de la science

Dans l’imaginaire collectif contemporain, la science est souvent associée à trois mots: rigueur, méthode et objectivité. Le scientifique y apparaît comme un esprit discipliné appliquant méthodiquement des protocoles afin de produire des connaissances certaines et vérifiables. Cette image n’est pas fausse. Mais elle demeure profondément incomplète.

L’histoire réelle de la science révèle une autre dimension, souvent négligée: la science est aussi (et peut-être d’abord) une œuvre de l’imagination. Sans imagination, il n’y aurait ni hypothèses audacieuses, ni visions nouvelles, ni ruptures conceptuelles. La science ne serait alors qu’une accumulation lente et presque mécanique de mesures. Elle ressemblerait à une vaste archive où les données et les informations s’empileraient progressivement sans jamais transformer profondément notre compréhension du monde. Or l’histoire des sciences montre exactement l’inverse. Les grandes avancées scientifiques ne naissent presque jamais d’une simple addition de résultats expérimentaux; elles surgissent lorsque quelqu’un parvient à regarder ces faits sous un angle entièrement nouveau. Un changement de perspective, parfois minime en apparence, peut faire surgir une structure jusque-là invisible et transformer un ensemble d’observations dispersées et mal comprises en une théorie nouvelle et cohérente. La découverte scientifique est avant tout un acte d’interprétation créatrice, né de l’imagination.

Imaginer pour dépasser ce que nous savons

L’une des phrases les plus célèbres d’Albert Einstein résume parfaitement cette idée : l’imagination est plus importante que la connaissance. Cette affirmation n’était pas une provocation romantique, mais l’expression d’une conviction profonde : la connaissance décrit ce que nous savons déjà, tandis que l’imagination ouvre les chemins de ce que nous ne savons pas encore.

Toutefois, l’imagination scientifique ne consiste pas à inventer librement des explications sans rapport avec la réalité. Elle consiste plutôt à explorer des possibles que l’expérience n’a pas encore révélés. Dans ce processus, l’esprit scientifique agit comme un explorateur intellectuel: il s’aventure dans des territoires conceptuels encore inconnus, propose des cartes provisoires du réel et soumet ensuite ces cartes à l’épreuve de l’expérience. L’imagination n’est donc pas l’ennemie de la méthode scientifique; elle en est la condition préalable. Sans elle, aucune question nouvelle ne serait posée et aucune théorie véritablement novatrice ne pourrait émerger.

Toute découverte scientifique commence par une question nouvelle

L’histoire des sciences offre de nombreux exemples de ces intuitions imaginatives qui ont bouleversé notre compréhension du monde.

Lorsque Gregor Mendel observe les croisements de pois dans le jardin de son monastère, il ne se contente pas d’enregistrer des résultats expérimentaux. Il imagine qu’il existe des unités invisibles de transmission héréditaire capables d’expliquer les régularités qu’il observe. Les gènes n’étaient pas visibles, la génétique n’existait pas encore comme discipline: c’était d’abord une hypothèse, presque une intuition.

De même, lorsque Charles Darwin élabore sa théorie de l’évolution par sélection naturelle, il ne se limite pas à l’observation d’un fait isolé. Il propose une nouvelle façon de comprendre le vivant. L’idée que les espèces évoluent selon un processus de sélection constituait alors une rupture intellectuelle majeure, qui allait durablement transformer la biologie.

Lorsque Nikolaus Copernic propose au XVIᵉ siècle que la Terre tourne autour du Soleil, il ne dispose pas de preuves expérimentales décisives. Il introduit avant tout une nouvelle représentation du cosmos, plus simple et plus cohérente que le système géocentrique hérité de l’Antiquité.

Au début du XXᵉ siècle, Max Planck et Niels Bohr devront eux aussi imaginer une idée radicalement nouvelle: l’énergie ne se transmet pas de manière continue mais par quanta discrets. Cette hypothèse, qui paraissait presque absurde à l’époque, allait ouvrir la voie à toute la physique quantique moderne.

Un autre exemple remarquable de l’imagination scientifique se trouve dans le travail de Francis Crick. À la fin des années 1950, alors que la biologie moléculaire en était encore à ses débuts, il proposa l’idée que l’information génétique circule dans la cellule selon un flux privilégié: de l’ADN vers l’ARN, puis vers les protéines. Cette hypothèse, formulée sous le nom du Dogme Central de la Biologie Moléculaire, constituait avant tout un cadre conceptuel destiné à organiser des connaissances encore fragmentaires. Elle allait devenir l’un des principes fondateurs de la biologie moléculaire moderne.

Ces épisodes rappellent que la science progresse souvent lorsque quelqu’un ose imaginer une organisation du réel que personne n’avait encore envisagée.

L’imagination scientifique ne s’oppose pas à la rigueur; elle la précède

Même les disciplines les plus mathématiques ont été façonnées par des intuitions créatives. Isaac Newton a imaginé qu’une même force pouvait gouverner la chute d’une pomme et la trajectoire des corps célestes. Des siècles plus tard, Stephen Hawking explorera les mystères des trous noirs et de l’origine de l’univers en mobilisant une combinaison rare de rigueur mathématique et d’audace conceptuelle.

Ces exemples rappellent une vérité essentielle : la science est une activité profondément humaine. Elle est traversée par des intuitions, des visions et parfois même par des paris intellectuels.

C’est précisément pour cette raison que l’activité scientifique ne peut jamais être réduite à une simple application de procédures techniques. Les instruments, les méthodes et les statistiques sont indispensables, mais ils ne produisent pas à eux seuls des idées nouvelles. Derrière chaque grande découverte se trouve un moment de créativité intellectuelle où un chercheur accepte de dépasser les cadres établis pour formuler une hypothèse inattendue. La rigueur scientifique intervient ensuite pour tester, corriger et parfois réfuter cette intuition initiale. Mais sans ce premier geste imaginatif, aucune exploration ne pourrait commencer.

La liberté intellectuelle, condition de l’imagination scientifique

Cette dimension imaginative de la science suppose une condition fondamentale: la liberté de penser. Cette liberté intellectuelle doit donc être protégée au niveau des politiques scientifiques.

Lorsqu’un système de recherche impose des orientations trop étroites ou exige des résultats immédiatement utiles, il risque d’étouffer précisément ce qui constitue la source des grandes découvertes: la curiosité libre. L’histoire montre que de nombreuses recherches jugées autrefois «abstraites» ou «sans application immédiate» ont fini par produire des transformations technologiques majeures. La mécanique quantique, la théorie des nombres ou la biologie moléculaire n’étaient à l’origine que des investigations fondamentales, motivées par le désir de comprendre. Pourtant, elles ont fini par donner naissance aux technologies les plus pointues de notre époque.

Restreindre la recherche au seul horizon de l’utilité immédiate peut donc produire l’effet inverse de celui recherché: au lieu d’accélérer le développement, on risque de priver la société des découvertes qui auraient pu le rendre possible.  

Les logiques bureaucratiques et administratives tendent souvent à privilégier des résultats rapides, mesurables et immédiatement visibles. Or les véritables ruptures intellectuelles ne suivent presque jamais ce calendrier. Les grandes transformations scientifiques mûrissent lentement, parfois à la périphérie des priorités institutionnelles, dans l’esprit de chercheurs poursuivant des questions jugées marginales.

Les politiques scientifiques guidées exclusivement par le court terme risquent ainsi de favoriser la production de résultats prévisibles tout en décourageant les explorations audacieuses. L’histoire des idées montre au contraire que les progrès les plus féconds naissent souvent de perspectives différentes, parfois même inattendues. La science se construit dans le doute: par la réfutation des certitudes, l’ébranlement des acquis et la révision constante des théories existantes.

Dans cette perspective, la pluralité des approches n’est pas un désordre qu’il faudrait corriger; elle constitue le moteur même de la connaissance.

Conclusion: Pour une université qui cultive l’imagination scientifique

La mission profonde de l’université n’est pas seulement de transmettre des savoirs établis. Elle est aussi de cultiver les conditions intellectuelles qui permettent l’émergence de savoirs nouveaux: curiosité, esprit critique, imagination scientifique et liberté académique. Dans cette perspective, l’université ne devrait pas seulement récompenser les étudiants pour avoir donné les «bonnes» réponses; elle devrait surtout leur apprendre à poser les bonnes questions. Car c’est souvent dans la formulation d’une question nouvelle que commence véritablement la découverte scientifique.

Une société qui oublierait que la science est fille de l’imagination risquerait de transformer ses institutions de savoir en simples machines à reproduire des connaissances déjà acquises. Or la science n’a jamais été un simple exercice de répétition. Elle est, depuis ses origines, l’une des formes les plus élevées de l’aventure intellectuelle humaine.

Pr. Dhia Bouktila
Professeur de Génétique et de Philosophie des Sciences, Université de Monastir
 

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