Mohamed Nafti: L’engrenage de la destruction
Par Mohamed Nafti(*) - Le 28 février 2026 marque une rupture majeure dans l’équilibre déjà fragile du Moyen-Orient: les États-Unis et Israël déclenchent une guerre d’agression contre l’État iranien. Sans ultimatum préalable, sans justification juridique, la première puissance militaire mondiale et la première puissance militaire régionale prennent l’initiative d’une offensive directe contre un État souverain. En totale violation du droit international et en dehors de tout cadre onusien, les deux puissances engagent une campagne aérienne d’envergure sur le territoire iranien.
Les frappes visent en priorité les centres de commandement politique et militaire, les infrastructures de contrôle stratégique, mais également des installations civiles. Le bombardement d’une école primaire de jeunes filles, ayant causé la mort de plus de 160 élèves, constitue l’épisode le plus emblématique de cette escalade, révélateur de la brutalité des méthodes employées.
Une seconde vague de frappes cible les installations militaires des forces de sécurité iraniennes ainsi que des centres de recherche liés au programme nucléaire. La riposte iranienne, immédiate et massive, se traduit par le lancement de centaines de drones et de missiles balistiques en direction des territoires israéliens et des intérêts américains. En Israël, les frappes iraniennes visent des infrastructures militaires et des centres de commandement politico-militaires. Parallèlement, des bases américaines situées dans les pays arabes voisins sont prises pour cibles, celles-là mêmes ayant servi de plateformes de soutien à l’offensive initiale.
Dans un retournement rhétorique désormais classique, les puissances occidentales condamnent unanimement la réaction iranienne. La question du «pourquoi» apparaît dès lors superflue.
Trois semaines après le déclenchement des hostilités, le conflit s’inscrit dans une logique d’escalade continue. Les bombardements intensifs menés par les États-Unis et Israël sur le territoire iranien trouvent leur pendant dans les frappes iraniennes dirigées contre Israël et les intérêts américains dans la région du Golfe. Aucune issue ne semble se dessiner à court terme.
Dans ce contexte, l’information devient un enjeu stratégique. De part et d’autre, les bilans officiels ne reflètent qu’imparfaitement la réalité des pertes et des destructions. Les discours politiques, quant à eux, demeurent imprécis, voire délibérément flous. La censure militaire imposée aux médias rend toute évaluation objective extrêmement difficile. Dès lors, l’analyse des opérations ne peut reposer que sur des conjectures, nourries d’indices fragmentaires et d’interprétations prudentes. Ce déclenchement brutal intervient pourtant à l’issue de plusieurs semaines de négociations entre Washington et Téhéran, qui laissaient entrevoir la possibilité d’un compromis. Le 20 février, Donald Trump, dans une posture oscillant entre pression et ouverture, adresse un ultimatum de dix jours à l’Iran tout en réaffirmant, quatre jours plus tard, sa préférence pour une issue diplomatique. Dans le même temps, un déploiement militaire massif est engagé: trois porte-avions au large des côtes iraniennes et un renforcement significatif des moyens aériens américains en Europe et en Israël.
Le 25 février, les autorités iraniennes évoquent un accord historique imminent. Le 27 février, l’intermédiaire omanais confirme que le texte est prêt à être signé. Mais cette dynamique diplomatique se heurte à un facteur déterminant: l’imprévisibilité stratégique de l’administration américaine.
Le 28 février au matin, toute perspective de règlement pacifique s’effondre avec le déclenchement d’une attaque préventive de grande ampleur.
Déroulement des opérations: éléments saillants
Le 28 février, aux premières heures de la matinée, plusieurs vagues de frappes aériennes et navales israélo-américaines ciblent les centres névralgiques du pouvoir iranien à Téhéran. Les installations de commandement et de contrôle sont directement visées, entraînant la mort de hauts responsables politiques et militaires, dont le Guide suprême. Les sites nucléaires d’Ispahan et de Natanz figurent également parmi les cibles prioritaires.
La réaction iranienne est immédiate : une contre-offensive de drones et de missiles balistiques est lancée contre les bases américaines au Moyen-Orient ainsi que contre des installations militaires en Israël, notamment à Tel-Aviv et Haïfa. Parallèlement, des cibles civiles sont touchées par les frappes de la coalition, dont une école primaire, symbole tragique de l’extension du conflit au-delà des objectifs strictement militaires. Au fil des jours, l’intensité des opérations ne faiblit pas. Les capitales, les infrastructures aéroportuaires et les centres énergétiques deviennent des cibles récurrentes. L’entrée en scène du Hezbollah élargit le théâtre des opérations, tandis que la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran introduit une dimension économique et stratégique majeure.
Les frappes s’étendent également aux infrastructures énergétiques critiques, notamment sur l’île de Kharg et dans la région de Kangan, affectant significativement les capacités d’exportation et de traitement du gaz. Les pertes humaines au sein des élites politico-militaires iraniennes, ainsi que les dommages infligés à des installations nucléaires, témoignent de la volonté d’affaiblir durablement l’appareil d’État iranien.
Perspectives et scénarios d’évolution
• Une dynamique de destruction mutuelle
Après plusieurs semaines de conflit, une constante s’impose: la logique de destruction réciproque. Les deux camps s’engagent dans une stratégie qui rappelle, dans ses fondements, le paradigme de la destruction mutuelle assurée, transposé ici à l’échelle des armements conventionnels à haute capacité destructrice. Dans cette configuration, l’Iran semble disposer d’une capacité de résilience supérieure. L’ampleur de son territoire, la densité de sa population et son expérience historique des conflits prolongés — notamment la guerre Iran-Irak — constituent des atouts structurels. À l’inverse, Israël, confronté à une pression directe sur un espace géographique restreint, pourrait voir ses marges de manœuvre se réduire plus rapidement.
• L’hypothèse d’une intervention terrestre américaine
L’éventualité d’une opération amphibie visant à sécuriser le littoral iranien et le détroit d’Ormuz est évoquée par Washington. Toutefois, une telle entreprise se heurterait à des contraintes opérationnelles majeures. Si la conquête initiale d’une tête de pont peut être envisagée, sa consolidation exposerait les forces américaines à des attaques constantes de drones et de missiles. Le minage du détroit par l’Iran accentuerait encore la complexité de l’opération, tant sur le plan militaire que logistique.
Vers une fin des hostilités?
L’hypothèse d’un cessez-le-feu demeure plausible, mais incertaine. L’Iran semble déterminé à poursuivre le conflit, fort de succès tactiques et d’une volonté affichée de résistance prolongée. Tirant les leçons des conflits passés, Téhéran considère qu’un arrêt des hostilités sans garanties solides ne constituerait qu’une pause stratégique au bénéfice de ses adversaires.
Mohamed Nafti
(*) Général de brigade (r)