News - 07.04.2026

Abdelaziz Kacem: La loi de la jungle vs le droit international

Abdelaziz Kacem: La loi de la jungle vs le droit international

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D’entrée de jeu, j’annonce la couleur. En ces temps de pandémie talmudo-évangélique qui menace la planète entière, mon soutien va sans réserve à ceux qui combattent les monstres. Quand la loi redevient celle de la jungle, disait Hervé Bazin, c’est un honneur que d’être déclaré hors-la-loi. Je me range du côté de l’Iran que je tiens pour héroïque, et j’invite les perroquets dressés aux droits de l’homme, version Freedom House ou dans les médias de M. Bolloré, à s’abstenir de toute leçon. L’effarouchement infantile des démocrates de salon m’est indifférent.

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Je suis, par principe, un laïc convaincu. Lorsque la théocratie iranienne appelait la critique, je ne m’y suis pas dérobé: je l’ai combattue avec fermeté dans mes écrits, mes conférences et mes essais, et au-delà. Dès les premières semaines de la guerre Irak-Iran (1980-1988), alors que le gouvernement tunisien observait une prudente neutralité, l’Union des écrivains tunisiens, présidée par Mohamed Mzali, prit fait et cause pour l’Irak. Membre de son bureau, je fus chargé de rédiger le communiqué publié en une des quotidiens de l’époque. Mon implication ne s’arrêta pas là. Nommé à la tête de la RTT, et tandis que le conflit s’enlisait, je donnai, de manière officieuse, des instructions aux rédactions des journaux parlés et télévisés afin de mettre en exergue le moindre succès de l’armée irakienne sur ce que nous appelions alors les forces «obscurantistes».

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Je suis sunnite de naissance, mais les ressorts de cette prise de position ne relevaient nullement d’une quelconque appartenance confessionnelle. Bien au contraire: sous plusieurs aspects, le chiisme m’apparaît plus libéral. Ainsi, pour affiner le Code du statut personnel, lorsque la sunna se révélait trop restrictive, Bourguiba eut recours à l’exégèse de l’imam chiite Jaafar al-Sadiq, notamment en matière successorale.

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On apprendra plus tard que la guerre Irak-Iran fut en partie fomentée et orchestrée par les services américains, avec le concours empressé de certaines monarchies du Golfe, mais ceci relève d’une autre analyse. Sans renier mon engagement initial en faveur de la cause irakienne, ni cesser de voir en Saddam Hussein le héros tragique d’un désordre arabe, j’ai toujours admiré la résilience du peuple iranien et la capacité de son régime à tirer les leçons de l’histoire.

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Quarante-sept années d’embargo et de tensions n’ont pas empêché l’Iran de s’imposer comme une puissance régionale redoutablement efficace, dont les avancées reposent largement sur ses propres ressources. Devenu, à bien des égards, un «pays d’ingénieurs», il voit en outre ses universités majoritairement fréquentées par des femmes, ces mêmes Iraniennes dont l’Occident déplore, non sans hypocrisie, la condition. Les signes d’émancipation, discrets mais réels, affleurent jusque sous le tchador.

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Je demeure farouchement hostile à toute forme de théocratie, quelle que soit la divinité invoquée. Mais les hiérarchies évoluent. Aujourd’hui, ma priorité est de dénoncer le messianisme sanguinaire de certains dirigeants, l’abrahamisme inconséquent des «normalisateurs» et les recompositions idéologiques qu’ils encouragent.

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J’ai vu se dissiper le rêve nassérien; le rationalisme bourguibien ne pèse plus guère face aux obscurantismes qu’il combattait ; quant au baathisme syro-irakien, il a sombré sous les coups des radicalismes les plus violents. Dès lors, le choix semble se réduire à une alternative tragique : d’un côté, un islamisme sunnite générateur de salafismes délétères et enclin aux compromissions impériales; de l’autre, un islamisme chiite tout aussi contraignant, mais porté par une certaine idée de l’honneur et de la dignité.

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En toute rigueur, la «mollarchie» de Téhéran apparaît comme une dictature sous pression, qui se cabre; les monarchies du Golfe, elles, relèvent de tyrannies intégrées à un ordre qui les dépasse. Dès lors, puisqu’il faut choisir, je choisis la résistance et je me pose des questions:

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En envoyant ses sbires enlever Nicolás Maduro et son épouse jusque dans leur chambre à coucher, que veut exhiber Donald Trump ? La toute-puissance obscène d’un empire qui ne s’embarrasse plus ni de droit ni de décence? En faisant traquer puis liquider, à froid, des dirigeants palestiniens, libanais ou iraniens, là où ils se croyaient encore à l’abri, que proclame Benjamin Netanyahu ? Que la souveraineté n’est plus qu’un mot creux et que l’assassinat ciblé est devenu une méthode de gouvernement?

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Car enfin, éliminer les chefs, ce n’est pas seulement frapper l’ennemi: c’est saboter l’avenir. C’est fermer, délibérément, la dernière porte encore entrouverte à la négociation. C’est substituer à la diplomatie la logique brute de l’exécution. Et comment nommer ces actes lorsqu’ils interviennent précisément au moment où les discussions s’amorcent? Trahison? Parjure? Le mot même de forfaiture semble en deçà.

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Imaginons l’irréparable : Ali Khamenei pulvérisé chez lui, avec les siens, par une frappe chirurgicale qui n’épargne ni ses conseillers, ni ses proches dont sa petite-fille âgée de 14 mois. Voilà donc ce qu’on appelle, dans le lexique aseptisé des stratèges, une “opération ciblée”. L’homme, pourtant, n’était pas l’automate fanatique qu’on caricature : lecteur de Victor Hugo, il considérait Les Misérables comme un chef-d’œuvre universel, il avait consenti, sur le nucléaire, des inflexions notables. Faiblesse, diront ses adversaires, et dans ce monde, toute faiblesse se paie en sang.

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Qu’un État membre de l’ONU soit ainsi traité en proie ouverte constitue une violation flagrante du droit international. Mais voici que le chancelier allemand Friedrich Merz, dans un geste de sidérante désinvolture juridique, suggère que certains États ne sauraient même y prétendre. Ainsi naît un droit à deux vitesses: l’un pour les puissants, l’autre, ou plutôt aucun, pour les autres. Nous y reviendrons dans un prochain numéro.

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Même musique chez Luc Ferry, intellectuel de service chez Bolloré. «Le droit international, déclare-t-il sur LCI, c’est valable entre nations respectables […] mais face à des voyous, y recourir devient absurde.» Une telle position revient à vider le droit de sa substance universelle. Elle appelle la réplique qu’en donnait le théoricien juif Hans Kelsen ((1881-1973): si le droit ne s’applique qu’aux “respectables”, alors il cesse d’être du droit pour devenir privilège. Rachid Benzine n’a pas manqué de le lui renvoyer avec netteté: il n’est pas de droit à géométrie variable sans renoncement pur et simple à l’État de droit (Nouvel Obs. du 12 mars).

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Le reste est à l’avenant. On se souvient que Luc Ferry, lorsqu’il était ministre de l’Éducation nationale, voulut, par pure arabophobie, supprimer le CAPES d’arabe, avant de battre en retraite sous la pression de l’Association française des arabisants. Plus tard, il s’insurgea contre la volonté d’Emmanuel Macron de développer cet enseignement dans le cadre républicain, y voyant, paradoxe confondant, une voie d’islamisation. À ce degré d’aveuglement, ce n’est plus une opinion, c’est un symptôme. Symptôme d’une ignorance double: celle d’une tradition intellectuelle où Averroès dialoguait déjà avec la raison occidentale, et celle d’une langue française elle-même irriguée, jusque dans son lexique quotidien, par l’apport arabe.

Abdelaziz Kacem