Habib Touhami: Quand le Plan s’appelait Tas'mim تَصْمِيم
A sa création en 1960-61, le ministère du Plan ou de la Planification (le Plan), tel que nous le connaissons aujourd’hui, s’appelait secrétariat d’Etat au «tas'mim». Pourquoi secrétariat d’Etat et non pas ministère? La réponse est simple: Bourguiba subissait à l’époque l’influence présidentialiste à l’«américaine» et ne voulait surtout pas entendre parler de ministres, encore moins de Conseil des ministres. Le secrétariat d’Etat au «tas'mim» fut rebaptisé assez vite secrétariat d’Etat au Plan. Pour quelles raisons? On ne le sait pas précisément et le premier intéressé lui-même ne me donna aucune réponse satisfaisante (Sid Ahmed Ben Salah). En ce temps et pour un pays touché à plus de 90% par l’analphabétisme, une querelle politico-linguistique aurait, sans aucun doute, été incongrue sinon trop surréaliste.
Du verbe arabe «sammama», c’est-à-dire ayant exprimé une volonté ferme et inébranlable d’accomplir sa tâche, sa mission avec «tas'mim» c’est dire sans rémission ou remise en cause الإِرَادَةُ عَلَى فِعْلِ عَمَلٍ مَّا، يَنْظُرُ إِلى أُمُورِهِ بِجِدٍّ وَتَصْمِيم
L’usage du mot planification à la place du mot «tas'mim» ne revêt pas a priori une importance capitale s’il ne cachait pas un message subliminal déjà perceptible à l’époque par quelques esprits avertis. Il aurait pu tout aussi bien annoncer de la part d’un Bourguiba, qui n’a jamais été socialiste au fond, un revirement «idéologique» possible tout comme un passage de la planification directive à la planification indicative à chaque fois que la situation politique l’exigeait ou que les réalités financières l’imposaient.
Rien de tel ne s’est passé en Scandinavie, présentée pourtant comme l’«inspiratrice» de l’expérience tunisienne en matière de développement. D’abord parce la social-démocratie nord-européenne et scandinave s’est présentée modestement comme une «troisième» voie par rapport au capitalisme libéral, d’un côté, le socialisme centralisé d’Etat, de l’autre, alors qu’il ne s’agit pour la Tunisie que d’un «accélérateur» de processus de développement; ensuite parce que le mouvement coopératif y a précédé la social-démocratie politique elle-même. En Tunisie, la transformation du Néo-Destour en Parti socialiste préparait (mal au demeurant) l’avènement du socialisme. En Scandinavie, ce fut l’’inverse. Cela explique l’échec des uns, la réussite relative des autres.
Malgré tout, j’aurais préféré qu’on gardât le nom de «tas'mim». Je trouve que le mot sonne mieux à l’oreille, marque un engament plus personnel et ouvre au pays plus de perspectives d’avenir. Je trouve en plus le mot «tas'mim» franc, loyal, volontariste, militant, et en tout cas moins technocrate, moins étatiste, moins froid que le mot «takhtit».
Habib Touhami