Souâd Guellouz: la plume de la dignité et de l’espérance
Par Fatma Lakhdar - La doyenne des écrivaines tunisiennes en langue française nous a quitté le 26 janvier 2026.
Elle nous a laissé une œuvre riche dont des écrits variés: une pièce de théâtre, 5 nouvelles, un recueil de poème, deux recueils de notes et des communications. Mais malgré la valeur de ces écrits Souâd Guellouz reste une romancière consacrée avant tout.
Dès son premier roman La tribu moderne écrit à l’âge de 18 ans et publié en 2018 dans l’œuvre complète, le talent d’une future romancière était déjà là.
Son deuxième roman la vie simple écrit à 20 ans, publié par Bouslama à Paris en 1958 et par la MTE à Tunis en 1975, la jeune romancière est là. Un petit roman certes, mais très attachant dans l’expression spontanée des sentiments, remarquable par la lucidité - de la romancière. Lucidité qui lui permet non seulement d’analyser jusqu’au plus profond d’eux-mêmes ses personnages mais encore de faire le tour des problèmes existants dans une société en voie de développement.
Les Jardins du Nord semble un roman autobiographique. Mais il dépasse de loin l’histoire personnelle d’une famille tunisienne car il est une présentation remarquable d’une époque historique de la Tunisie. Il part donc de l’individuel mais prend au fil du récit de l’envergure.
C’est un roman «délicieux» à lire, écrit dans un style classique et élégant avec beaucoup d’émotion et beaucoup d’humour.
Entre rires et larmes, nous découvrons, dans ce récit, un peu de nostalgie pour la Tunisie d’antan mais surtout beaucoup d’espoir en une Tunisie moderne qui lutte pour garder son authenticité et sa dignité dans l’histoire de l’humanité.
Le rendez-vous de Beyrouth est l’équivalent de quatre romans, tout est dit dans ce roman, à la manière de Souâd Guellouz et avec son propre style.
Son dernier roman Toutes les nuits portent le jour publié en 2023 après l’œuvre complète se compose de deux parties dont la première est autobiographique. Traumatisée par la mort de sa mère en couche alors qu’elle n’avait que douze ans, elle n’a jamais pu couper le cordon ombilical, mais elle a survécu, quand même, grâce à l’écriture, sa thérapie comme elle le dit: «La vie n’est pas un jardin de roses et les ronces sur lesquelles on tombe font souvent crier. Moi, elles me font écrire».(p.165).
Ce roman dédicacée à sa mère et à la petite sœur partie avant la naissance est donc un hymne à la femme procréatrice et créatrice, avec en plus une multitude de messages variés sur la vie et la mort qui paraissent comme un testament écrit avec beaucoup de sagesse, comme une confession écrite avec les entrailles mettant à nu Souâd Guellouz: ses pensées, ses sentiments, ses joies, ses peines et ses déceptions … sans pour autant perdre l’espoir car elle croit fermement que «toutes les nuits portent le jour».
La rigueur d’une éthique bien solide, bien ancrée parmi les valeurs humaines guide toute l’œuvre de Souâd Guellouz. Ses romans sont une quête du sens de la vie au-delà de toute cette folie de domination qui habite tous les hommes, de toutes ces misères humaines qu’elle espère guérir par son appel à la paix avec soi et avec le monde.
Une noble éthique qui est un appel à la plénitude du cœur inspiré par Dieu, symbole de l’éthique, guide cette quête. L’auteur affirme qu’elle n’était « jamais sans Dieu » tout en insistant sur le fait que c’est le «Dieu de tous les hommes».
Ainsi l’écriture de Souâd Guellouz est une écriture humaniste qui éclaire avec sa lumière intense les chemins de la libération pour «l’homme de demain» qu’elle espère meilleur, plus subtil, plus juste, plus tolérant et plus apte à approfondir sa compréhension du sens de la vie, de sa valeur et de la valeur de ses semblables.
Souâd Guellouz n’a pas misé sur la quantité des écrits mais sur la qualité. Exigeante, elle prend tout son temps pour exceller dans l’écriture. Avec beaucoup de précision et de subtilité, elle arrive à s’exprimer dans une langue d’une grande élégance. Elle arrive même à créer son propre style parce qu’elle le marque de sa finesse d’esprit et de son extrême sensibilité. Elle se distingue aussi par la capacité de jouer habilement avec la langue selon cet esprit et cette sensibilité bien tunisiens.
Elle a un style riche, sobre, d’une simplicité trompeuse. En fait, il est le résultat d’un travail rigoureux, méticuleux, où chaque mot est placé exactement là où il faut. Ce qui prouve que l’écrivaine maîtrise la langue française dans les nuances de ses nuances.
Consciente de la valeur de la langue en tant que composante de l’identité, elle revendique la langue nationale ainsi que la langue française. Et toujours également, son arabité aussi bien que son Islam, fondamentaux dans sa vie comme dans son œuvre.
C’est ainsi que nous trouvons dans l’œuvre de Souâd Guellouz un métissage linguistique où elle entremêle comme dans une broderie, sa langue maternelle à ses récits en langue française, pour se démarquer et pour démontrer que dans son adoption du français elle n’accepte pas la glottophagie.
Elle fait donc tomber les barrières linguistiques en introduisant dans son récit des dictons, des chansons, des poèmes, des proverbes etc… puisés dans sa langue maternelle qu’elle ennoblit par cette hybridité linguistique. Ce faisant, elle ne laisse pas sa langue maternelle dans une situation de diglossie.
Elle valorise donc sa propre identité et met en relief sa différence vis-à-vis des écrivains français.
Elle n’est pas tombée également dans le piège de certains écrivains francophones écrivant sur leur pays comme le feraient les écrivains français de souche c'est-à-dire avec un regard étranger.
Cette écrivaine passionnée a eu la chance d’avoir un mari exceptionnel Feu Salah El Mufti, Allah yarhmou, qui a pris soin d’elle en respectant sa passion pour l’écriture et lui créant les circonstances favorables à cette passion. Syndicaliste intègre, interlocuteur intelligent et cultivé il a pu créer une véritable communion d’idées et de sentiments avec elle, grâce à son bon caractère. Sa présence dans l’œuvre de Souâd Guellouz, je la vois dans le personnage de Mustapha (dans le roman rendez-vous de Beyrouth).
Plutard c’est Faouzi El Mufti, son fils, qui a continué dans la même ligne de conduite que son père. Quant à moi j’ai rencontré Souâd Guellouz au lycée Rue de Russie en 1972. Elle était seule, à la salle des professeurs en train de lire, avant même que je ne lui dise bonjour, elle m’a accueilli jubilante: «voici la Tunisie nouvelle qui arrive!» dit-elle, j’ai répondu souriante «Et bien! la Tunisie nouvelle vous salue» et depuis, notre amitié, nos rencontres, nos discussions… n’ont jamais cessé. La dernière fois que je l’ai vue chez elle, elle était alitée, souffrante et, malgré cela, elle relisait l’un de ses livres avec un crayon à la main pour remplacer un mot par un autre, meilleur à son avis: «pour une éventuelle deuxième édition Fatma» dit-elle. Avec sa mémoire d’éléphant, ses yeux de lynx et sa grande lucidité jusqu’à 89 ans (sahha liha) je savais depuis toujours:
«Que mon amie bâtissait
Par le verbe et la pensée
L’impalpable et le concret
Pour les hommes de demain
Pour les femmes d’aujourd’hui
Pour l’humanité de toujours
Hors l’espace
Hors le temps»( )
Adieu, ma chère amie, paix à ton âme l’éminente écrivaine.
Fatma Lakhdar
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