Mohamed-El Aziz Ben Achour: La crise de Ramadan 1379 - février 1960
Le 5 février 1960, quelques semaines avant le début du Ramadan, le Président Habib Bourguiba prononça, au Palmarium, un discours consacré à la lutte contre le sous-développement et aux moyens à mettre en œuvre pour réussir cette entreprise vitale. Nous savons que le message coranique a donné au jeûne du Ramadan valeur d’obligation canonique.
Néanmoins, il a prévu des exceptions pour les malades, les femmes enceintes, les voyageurs ainsi que pour les combattants engagés contre les infidèles. Or, selon le Président – lui-même qualifié par le Néo Destour d’El Moujahid al akbar (c’est-à-dire littéralement le Combattant suprême du jihad) –, s’inscrivant dans une logique religieuse, affirma que cette lutte d’intérêt national était non seulement un jihad mais le jihad suprême. Aussi invita-t-il les travailleurs à différer, par exemple, à l’âge de la retraite l’obligation de jeûner «s’ils estiment que cette pratique religieuse peut nuire à leur rendement professionnel». Afin de combattre les excès des nuits du Ramadan « si néfastes pour la santé», des mesures destinées à réglementer les lieux publics et les loisirs nocturnes furent annoncées à cette occasion.
Pour forcer les choses, Habib Bourguiba informa son auditoire que le mufti de Tunisie ferait sous peu, à la radio, une allocution qui – affirmait-il – irait dans ce sens. Le 13 février, le cheikh El-Aziz Djaït prend la parole sur les ondes de Radio-Tunis mais pour contredire l’interprétation du chef de l’Etat. Il confirme qu’il existe bel et bien des exceptions prévues par le Coran, mais refuse, toutefois, d’assimiler le programme de lutte contre le sous-développement à un jihad. Aussi appela-t-il explicitement les travailleurs manuels à accomplir leur devoir religieux sans interruption, sauf en cas de maladie avérée ou de malaise. Le mufti Djaït ne rejoignait le Président que sur un seul point : la nécessité de combattre les excès alimentaires et les longues veillées qui, selon l’éminent magistrat, sont la vraie cause du surmenage des gens durant la journée. Sollicité à son tour, le cheikh El-Tahar Ben Achour, recteur de l’Université Zitouna, dans une déclaration prononcée le jour même, adopta solennellement la même position.
Leur emboîtant le pas, les journaux indépendants, survivance du régime libéral de la presse sous le protectorat, manifestèrent ouvertement leur opposition à Bourguiba. Durant les mois de février et mars, Moncef Mestiri, un des chefs du «Vieux» Destour, se fit régulièrement l’écho de cette levée de boucliers dans son journal El-Istiqlâl sous forme d’ éditoriaux, d’articles d’appui aux deux oulémas, et affirmation répétée que l’observance du jeûne est supérieure aux impératifs du développement économique.
La réaction du Combattant suprême ne se fit pas attendre. Dans un meeting organisé le 26 février à Sousse, présentée comme le «bastion du militantisme patriotique», il exhiba des fatwas données naguère par les deux cheikhs et d’autres oulémas, dans lesquelles ces derniers autorisaient les soldats musulmans, enrôlés dans l’armée française au cours des deux guerres mondiales, à surseoir à l’obligation du jeûne durant les combats. Une campagne de dénigrement fut alors orchestrée par le puissant parti au Pouvoir. Elle consista en un scénario abusif présentant les deux dignitaires religieux comme «des réactionnaires nostalgiques du colonialisme et de la monarchie beylicale», qu’ils auraient «servis avec autant de zèle qu’ils emploient aujourd’hui à contrecarrer la marche de la Tunisie vers le progrès social» (dixit El-Amal, organe du parti et l’officieux El- Sabah du 27 février).
Ces accusations outrancières ne constituèrent qu’un des moyens employés par le régime et ses structures d’encadrement et de propagande contre la contestation du programme moderniste de la jeune et très autoritaire république. Les relais médiatiques furent mis en action et n’hésitèrent pas à recourir à l’intoxication. C’est ainsi que le journal El- Amal en date du 17 février 1960 publia, à la une, des titres mensongers tels que «Le mufti de Tunisie et le recteur de la Zitouna appuient théologiquement le discours du Président.» Quant à la déclaration – pourtant sans ambiguïté - du cheikh Ben Achour, elle fut reproduite mais tronquée, afin de semer le doute dans l’esprit des lecteurs. Le formidable appareil du Néo-Destour fut, bien entendu, mis à contribution. Les nombreuses cellules qui quadrillaient le territoire ainsi que les organisations nationales dont l’Ugtt furent mobilisées pour orchestrer «l’adhésion totale des masses autour du leader». Les télégrammes «spontanés» d’appui inconditionnel au chef de l’Etat affluaient de partout. Les rapports de fonctionnaires affirmaient que le discours du Palmarium «est favorablement accueilli ». Il arriva même que l’on informât un supérieur hiérarchique que «les récalcitrants sont généralement des vieillards ou des simples d’esprit». Enfin, des déjeuners officiels ou de travail furent organisés par provocation, en plein Ramadan et les figures de l’opposition qualifiées «d’insectes». Les prises de position de ces personnalités seraient dues «à l’aigreur de dignitaires déchus et de prévaricateurs punis par les temps nouveaux.» (in El- Amal du 27 février et numéros suivants).
Cela dit, pour révolutionnaire qu'elle fût, la prise de position d’Habib Bourguiba, à propos du jeûne et de son impact sur le programme de relèvement national, ne survint cependant pas de manière tout à fait imprévisible. Dès 1956, alors que le bey était encore le chef de l’Etat et le Combattant suprême son Premier ministre, ce dernier engagea et imposa rapidement des mesures modernistes sur des institutions en lien étroit avec la religion, telles la promulgation du Code du statut personnel, l’émancipation de la femme, l’unification de la justice et, par conséquent, la suppression de la magistrature du Chara et des tribunaux religieux, et l’abolition du régime des fondations habous ou waqf. Malgré des bougonnements mais aussi, nous le rappelle l’historien Maurice Borrmans, une protestation ouverte dans l’opinion et chez des professeurs et magistrats, les plus hauts dignitaires religieux avaient approuvé ces mesures, ayant jugé que le caractère moderniste des réformes n’était guère en contradiction avec la loi musulmane.
Le remplacement d’usages millénaires par les décisions novatrices de 1956 s’étant accompli sans graves incidents expliquerait, peut-être, le caractère intempestif du discours du 5 février 1960. Mais cette fois-ci, les deux plus hauts oulémas de Tunisie affichèrent une nette opposition, et le Président ne pouvait, sans mettre en péril son pouvoir et la stabilité du pays tout entier, faire passer en force sa réforme relative au jeûne du Ramadan. D’autant plus que la prise de position abrupte de Bourguiba ne manqua pas de réveiller l’hostilité au Code du statut personnel et à la suppression de la magistrature islamique. Outre le milieu zitounien, ces précédentes mesures n’avaient pas manqué d’alimenter le mécontentement des partisans et sympathisants de l’ancien puissant secrétaire général du Parti, Salah Ben Youssef. Nous savons, en effet, qu’au lendemain des accords franco-tunisiens d’autonomie interne, ce leader entra en conflit ouvert avec Habib Bourguiba, et axa son programme autour des thèmes, toujours séduisants au Maghreb, de la solidarité arabe et musulmane face à l’impérialisme. Or, malgré la répression sanglante qui s’était abattue sur les «yousséfistes» à partir de 1955, ceux-ci gardèrent une influence certaine, non seulement dans différents milieux conservateurs séduits par le rêve d’une «victoire par les armes» contre le colonialisme en Tunisie et en Algérie. Le mécontentement avait également gagné le "Vieux" Destour et s'exprima, durant des semaines, dans les colonnes du journal El Istiqlal de Moncef Mestiri.
Le Combattant suprême n’ignorait rien de tout cela. Aussi essaya-t-il de formuler sa prise de position concernant le Ramadan dans un style évocateur de renouveau musulman et de jihad. Au lendemain du discours du 5 février, dans toutes ses interventions, à l’occasion desquelles il tentait d’apaiser les esprits, le Président insistait sur sa fidélité à l’esprit de l’islam et sur son souci de s’inspirer de l’exemple du Prophète. Il concluait, cependant, qu’il optait pour la rupture du jeûne durant le mois saint. Il alla même à comparer la stupeur qui a suivi son allocution du Palmarium au choc ressenti par les Compagnons du Messager d’Allah lorsque celui-ci leur recommanda de rompre le jeûne à la veille d’une bataille décisive contre les Mekkois (El Sabâh du 27 février).
Dans le même temps, le régime cherchait l’adhésion d’oulémas. Les organes officiels d’information donnèrent ainsi une large publicité à la fatwa du cheikh Mohamed El-Méhiri, ancien mufti de Sfax, dans laquelle il appuyait l’interprétation bourguibienne. Assimilant, par conséquent, la lutte contre le sous-développement à un jihad, cet ouléma invitait «tout travailleur à différer l’observance du jeûne pour affronter les épreuves de la lutte» (El- Amal du 20 février 1960). Après la prise de position des deux plus hautes autorités juridico-religieuses, les cheikhs Djaït et Ben Achour, le Combattant suprême, tout en cherchant, sans grande conviction, à les discréditer, ne cessa de protester de sa fidélité à l’esprit de l’islam et de revendiquer une filiation avec les grands docteurs qui, jadis, interprétaient la Loi. Il savait aussi que le cheikh El-Méhiri, malgré son érudition classique, ne pouvait en imposer à l’opinion musulmane. Dès lors, on mit progressivement une sourdine aux campagnes de propagande et de dénigrement.
En dépit de cette reculade, le discours du Palmarium allait laisser des traces profondes. Le pouvoir des oulémas, dont beaucoup étaient étroitement surveillés par la police politique, déjà privés de la structure des tribunaux religieux, fut sérieusement entamé. En avril, les cheikhs Djaït et Ben Achour sont mis à la retraite. L’année même du Discours, l’Université zitounienne est supprimée et incorporée à l’Université de Tunis, sous la forme d’une faculté de théologie et de sciences du fiqh. Le pays resta même sans mufti jusqu’en 1962. En outre, et durant quelques années, les administrations et les établissements scolaires maintinrent leur horaires habituels et les dates du mois de Ramadan fixés en s’appuyant sur les seuls calculs astronomiques. Sur le plan social, la majorité des élites politiques et intellectuelles modernistes se reconnurent désormais, entre autres, par le non-respect des obligations du Ramadan. Par-dessus-tout, par la manière spectaculaire qu’il a eue de s’ériger en interprète de la Loi coranique en lieu et place des oulémas, Bourguiba inaugura une tendance au sein de l’intelligentsia, selon laquelle la compréhension de l’islam pouvait se passer de ses spécialistes attitrés.
La crise de février 1960 constitua une sorte de point critique d’une compétition entre deux légitimités : celle de l’Etat nouveau jouissant du prestige consécutif au combat victorieux pour l’indépendance, et celle de l’establishment religieux, regroupé jusqu’aux réformes de 1956 autour du Majlis Charaï (Haut conseil des cheikhs- el- islam, des muftis et des cadis des deux rites malékite et hanéfite) et de la mosquée-université de la Zitouna. Or, cette légitimité religieuse et érudite avait été renforcée, durant le protectorat, par l’importance accordée à la dimension musulmane et arabe de l’identité tunisienne dans les mots d’ordre des deux grandes formations politiques nationalistes, c’est-à-dire le Destour et le Néo Destour. Le premier créé en 1920 et le second, appelé à un grand essor, en 1934. Cet appel au sentiment religieux et à la culture identitaire qu’il sous-tend avait été une constante du discours politique durant la lutte contre la présence coloniale. Il s’était prolongé après l’indépendance, notamment lors des tensions - généralement liées au conflit armé en Algérie - survenues à plusieurs reprises dans les rapports franco-tunisiens. En 1958, par exemple, les sermons du vendredi – dont chaque texte était alors rédigé par les services officiels et distribué d’office aux imams – insistaient sur le fait que les décisions historiques du chef de l’Etat s’inspiraient du modèle prophétique. On comparait aussi la signature des accords de l’autonomie interne de 1955 – violemment contestés par Ben Youssef qui y voyait une capitulation – au Pacte d’El Houdaybiya que le Messager d’Allah avait accepté de conclure, en 626, avec ses ennemis sans que cela empêchât , plus tard, la victoire définitive des musulmans.
Aussi pouvons-nous dire que, dans ces circonstances, le régime néo-destourien pâtit, lors de la mise en œuvre de son programme moderniste, de pesanteurs idéologiques qu’il avait lui-même contribué à renforcer. De sorte que, dans son entreprise anticonformiste, le président Bourguiba se trouva face à une ambiguïté, voire une aporie, dans les moyens mis en œuvre pour la modernisation du pays et de la société. Il ne pouvait, en effet, entretenir sa légitimité par la référence fréquente à l’histoire de l’Islam et de sa culture, et, simultanément, inviter l’opinion à rompre avec une pratique sacrée plus forte, en tant que manifestation de l’identité collective, que la prière.
Il n’en demeure pas moins que les effets iconoclastes du discours du Palmarium sur le comportement en société d’un nombre non négligeable de Tunisiens ont été indéniables. Toutefois, ses transformations sociologiques ne doivent pas nous masquer la réalité d’une sourde opposition qui se développa alors. Elle se manifesta durant toute l’ère bourguibienne par le refus ostentatoire de s’en remettre au calendrier officiel fondé sur le calcul et, faute de pouvoir observer le croissant lunaire, de suivre, par l’intermédiaire de la radio, les dates annoncées par l’Arabie saoudite ou d’autres pays toujours fidèles à la tradition. Une résistance prit même une tournure violente comme à Kairouan, le 17 janvier 1961 où l’on déplora - nous disent Souheir Belhassen et Sophie Bessis - cinq morts et des dizaines de blessés à la suite d’affrontements avec les forces de l’ordre.
Au total, la crise de Ramadan 1379/1960 constitua un éloquent indicateur du rapport de force qui s’est établi dès les premières années de la république. La réforme, que le pouvoir présentait comme une mesure conforme à l’esprit de la religion, ne réussit pas, mais elle fit le jeu de l’autoritarisme, lui-même perpétuation d’un lourd héritage historique. Si le projet a échoué, la conception despotique en sortit renforcée; et la modernité politique, entendue au sens d’une relation constructive entre l’Etat et la société, souvent malmenée.
Mohamed-El Aziz Ben Achour
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