Lorand Gaspar: Le poète des instants fugaces
Par Lotfi Aïssa - Dans son premier essai romancé intitulé Lorand Gaspar vient de mourir, publié récemment à Tunis aux Éditions Hykeyat, Moëz Majed propose une triangulation complexe et intrigante. Il y fait résonner sa quête poétique avec le retour du père et la trajectoire d’un médecin-poète en Tunisie.
Initialement, Moëz Majed ambitionnait d’écrire un scénario à la manière du célèbre cinéaste documentariste suisse Richard Dindo. S’inspirant de sa filmographie traquant les traces de Matisse, Gauguin, Rimbaud ou Genet, il voulait retracer la vie d’un poète ayant consacré son œuvre au silence assourdissant du désert et de ses minerais. Peine perdue: le décès du cinéaste suisse, conjugué à travers d’un paysage culturel et cinématographique tunisien trop ankylosé, le dissuada. Une alternative s’impose: faire de ces images obsédantes, menacées d’effacement comme celles de Gaspar, une trame romanesque.
Le livre, en 170 pages et 17 haltes agencées comme un puzzle, prit corps. Il mémorise, au gré de déambulations proches ou lointaines, des souvenirs de lieux et de personnes rencontrés aux quatre coins du monde. «Je est un autre», formule célèbre extraite de la Lettre du voyant qu’Arthur Rimbaud adressa à Paul Demeny le 15 mai 1871, ordonne la dépersonnalisation du poète. Celui-ci devient réceptacle d’émotions, saisissant les instants les plus fugaces pour se libérer de son «moi» conscient.
Résonances et réciprocités
La résonance, chez le sociologue Hartmut Rosa, désigne une relation vibrante, sensible et transformatrice entre le sujet et le monde. Elle est une émotion qui agit sur le monde tout en se laissant transformer par lui, échappant ainsi à tout contrôle. Une telle rencontre entre deux identités créatrices modifie inévitablement les deux parties.
La réciprocité évoque, curieusement, L’un l’autre, titre emblématique d’une collection chez Gallimard animée par le psychanalyste J.-B. Pontalis. Sa ligne éditoriale imposait une interdépendance entre deux personnes: un dialogue, un va-et-vient constituant une connivence où le propre de l’un se nourrit de la fiction et de la quête de l’autre.
C’est une saisie par la marge de sa propre identité. «L’autre» peut être une figure célèbre du passé, un inconnu, un intime, une œuvre, un lieu d’enfance, un animal, une discipline ou un art. Mais ce qui retient l’attention, c’est la capacité de l’auteur à répondre à cette question redoutable: «Qu’est-ce que j’ai donc à tant l’aimer ou à tant le détester?» Cela ramène, par ricochet, au bilan de ce qui a fasciné Moëz Majed dans la vie de Gaspar, et ce qui l’a peut-être effarouché ou laissé sur sa faim.
L’agencement romanesque s’articule autour d’une idée curieuse: «la force des liens faibles», théorie du sociologue américain Mark Granovetter, appropriée par l’auteur pour tisser sa fable.
Le 9 octobre 2019, par une journée grisâtre, Moëz Majed peaufine chez lui, à Hammamet dans le quartier Bettino Craxi, une émission radiophonique intitulée Tout un poème, consacrée à Lorand Gaspar. Ce poète célèbre, qu’il avait entrevu un quart de siècle plus tôt attablé à un café du promontoire de Sidi Bou Saïd, sans oser l’aborder pour lui exprimer son admiration.
Comme son père Jaafar Majed et sa compagne Emna Louzir, Moëz est féru de lettres et d’arts. Comme eux, il anima longtemps une émission culturelle en langue de Voltaire à la radio – une esquive, dit-il, pour s’émanciper de cette figure paternelle aimante et autoritaire, dont il peina à faire le deuil. Tout comme Gaspar, Majed a eu un père exigeant l’excellence éducative; il a élu le français comme langue poétique. Il a quitté la Tunisie pour Paris. Et il a recomposé sa vie familiale au gré des méandres sanglants de l’existence, après des pertes soudaines.
La boîte à souvenirs
Plusieurs souvenirs sont soigneusement gardés dans sa mémoire, surtout ceux liés à l’éducation paternelle. Jaafar Majed, poète adulé par ses compatriotes jusqu’à une vie prématurément écourtée, sentit la poésie frémir chez son fils et le prépara aux incendies qu’elle déclencherait. Lors de vacances laborieuses à Sidi Mahrssi, dans les quartiers estivaux familiaux, il lui imposait dictées sophistiquées et lectures studieuses. C’est dans ce cadre qu’il évoque, non sans humour à la manière de Vladimir Jankélévitch, l’importance du premier mensonge ou du premier amour.
À peine sorti de l’enfance, Moëz rapporte sa relation avec son mentor Ali Louati – ogre créatif, poète des années 1970-1980, essayiste, scénariste, chansonnier, plasticien et traducteur hors pair. Celui-ci le libéra de l’influence baudelairienne pour lui ouvrir Apollinaire, Perse, Aragon, Jacottet, Bonnefoy et Lorand Gaspar, dont il préfaça les poèmes publiés chez Gallimard. Le même mentor lui fit découvrir la poésie américaine, de Whitman à la Beat Generation, via Ezra Pound et T. S. Eliot.
Ce compagnonnage parachève une formation amorcée par un père qui crut au talent du jeune Ali Louati, son élève au Collège Sadiki, et lui offrit la publication d’un premier poème dans la revue Al-Fikr. Renvoyant l’ascenseur, Louati prit sous son aile le fils de son maître et préfaçai son premier recueil, publié à l’âge de 23 ans.
En y réfléchissant, l’auteur croit n’avoir réécrit qu’un seul poème, fait de trois mots: mémoire, lieu, temps. Kairouan y tient une place privilégiée. Pour l’enfant, c’est la voix de sa grand-mère contant des épopées de princes et de châteaux, et qu’il veilla dans l’amertume de l’agonie. C’est aussi la ville du «vieil aveugle» du poète kairouanais arabophone Mohamed Gouzzi, psalmodiant à l’aube des versets coraniques, comme si le paradis était à portée de main.
Pour l’adulte, Kairouan est le refuge du fondateur de la dynastie husseïnite, dont Ahmed Ben Dhiaf raconte savoureusement la fin de règne dans son Ithaf. C’est aussi celle de Paul Klee, Auguste Macke et Louis Moilliet, visiteurs de 1914, et du poète allemand Ricke, mordu par un chien errant en 1910.
Vies parallèles
Vies parallèles, œuvre majeure de Plutarque (m. 125 ap. J.-C.), est une série de biographies d’illustres Grecs et Romains mis en regard. Elle créa un renouveau littéraire, attestant un patrimoine gréco-romain commun pour imiter le beau et le vertueux – inspirant encore romanciers, essayistes et philosophes.
C’est dans ce sens que s’oriente l’auteur, de sa rencontre furtive avec Gaspar en 1993 à Sidi Bou Saïd jusqu’à sa mort le 9 octobre 2019. Rien de linéaire : les péripéties croisées s’agencent délicatement. Moëz Majed confronte sa trajectoire, entre paysages culturels contrastés, à celle de cet amoureux de la nature fuyant la guerre, le froid des Carpates romano-hongroises. Gaspar s’installa à Paris, puis à Jérusalem-Est, avant de quitter cet Orient tourmenté pour exercer son métier de chirurgien un quart de siècle en Tunisie.
La vie de Majed emprunte à Gaspar ses secrets: élire une langue étrangère, photographier mentalement lieux et souvenirs, capter l’émotion des instants fugaces. De voyages au Mexique, en Colombie ou en Arabie, il rapporte des souvenirs avec des poètes comme le Syrien Nouri al-Jarrah, le Turc Ataol Behramoglu, la Philippienne Dinah Roma ou le Saoudien Ahmed al-Moula – échos d’échanges de Gaspar avec ces agitateurs culturels.
De leurs bouches, il apprend le suicide de François Abu Salem, fils de Roland, animateur de la troupe Al-Hakawati en Palestine, qui se défenestre en 2011. Un drame qui ravive, chez son père, le souvenir de la mort tragique de Francis, pendu un matin de Noël 1945.
À Tunis, à Sidi Bou Saïd, Gaspar divorce de Francine, mère de ses trois enfants, pour vivre avec Jacqueline, qui «s’occupa de lui sans le connaître».
Qui percera le mystère de cet homme cultivé et taciturne, à la séduction discrète, faite de retenue et de bienveillance, toujours rétif à se livrer ?
Après 1967, les autorités de Jérusalem poussèrent l’Hongrois naturalisé français à partir. Le hasard l’amena à l’hôpital Charles-Nicolle de Tunis, près du plasticien Jalel Ben Abdallah (icône de l’École de Tunis, ami de Gide, habitué des mardis de Mallarmé qui rencontra Rimbaud en 1872). Fil invisible reliant les êtres dans le temps et l’espace : la force des liens faibles résonne comme un relais indéfectible.
Le couple Daoud, médecins de la haute aristocratie républicaine et proches du président, arrima Gaspar à Mohamed Ben Smaïl, ex-ministre et propriétaire de Cérès Production. Ils lancèrent la revue Alif, rattachant les talents tunisiens – Baccar, Garmadi, Louati, Najar, Ghachem – et inédits de René Char, Etel Adnan, Andrée Chédid, Michel Deguy. Pendant deux décennies, la maison de Gaspar fut le salon des intellectuels, artistes et écrivains, sans percer le mystère de celui né «derrière le dos de Dieu...l’arpenteur des déserts venteux ives de la dissolution de soi...parti le 9 octobre 2019 sans un bruit».
Aussi charmant que bien ficelé, le premier roman de Majed augure une nouvelle phase dans sa production littéraire déjà foisonnante. Un tel virage, se frottant au transgenre de l’essai romancé, lui offrira certainement l’occasion de mieux apprécier son aventure d’écrivain, traduisant dans ses multiples écrits l’opacité des ambivalences culturelles.
Lotfi Aïssa
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