News - 06.04.2026

Des perles de Bourguiba, rapportées par Hassib Ben Ammar

Des perles de Bourguiba, par Hassib Ben Ammar

Vingt-six ans après sa disparition, le 6 avril 2000, le souvenir du président Habib Bourguiba demeure vivace. De nouvelles révélations viennent éclairer des aspects de son personnage complexe et peu facile à cerner entièrement. Les mémoires de l’un de ses proches compagnons, Hassib Ben Ammar (1924-2008), publiées tout récemment par Beït al-Hikma, sous le titre de Des pages de la lutte pour la libération, et des moments avec Bourguiba, fournissent un témoignage précieux.

Militant destourien depuis ses années au Sadiki, ancien gouverneur-maire de Tunis, ambassadeur à Rome, directeur du parti et ministre de la Défense, Si Hassib et sa sœur Radhia Haddad (présidente de l’Unft) vivaient en direct l’ascension du Combattant suprême et l’édification du nouvel Etat. Jusqu’à leur entrée en disgrâce, à partir de 1971, en raison de leur opposition au pouvoir personnel de Bourguiba, et son obstruction des pratiques démocratiques. Les carnets de notes consignés par Hassib Ben Ammar, préfacés par Chedli Klibi et établis par le professeur Abdelmajid Charfi, méritent lecture.

La deuxième partie du livre, relative à ces «moments avec Bourguiba», est absolument captivante. L’auteur, qui garde une admiration filiale pour son leader, malgré leurs divergences, rapporte des scènes cocasses, dont il a été lui-même directement témoin. De véritables «perles».

Tel un boxeur

Bourguiba rentrait d’exil au Fort Saint-Nicolas en France, en 1943, à l’approche de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il tenait alors à renouer contact avec les jeunes pour leur expliquer sa stratégie contre l’occupant. «Il faut bien connaître l’adversaire, leur dira-t-il, et choisir le bon moment, en adoptant une stratégie pour l’amadouer et le dissuader, une tactique d’attaque et de défense.» Pour illustrer ses propos, il se lancera de tout son corps, tel dans un combat en face-à-face, avançant, puis reculant, et répétant : « Plier, puis, reprendre, attaquer, renouveler sans cesse». رخّلو...، وعاودلو...، رخّلو...، وعاودلو...، الدوام ينقب الرخام

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La Chine…

C’était en 1959, Hassib Ben Ammar devait conduire une délégation du parti dépêchée pour la première fois en Chine, sur invitation à l’occasion de la célébration de sa fête nationale. Se préparant à répondre à toutes les questions qui pourraient lui être posées à cette occasion, il demandera à Bourguiba la position officielle à tenir sur deux aspects : la reconnaissance de la Chine populaire et l’ouverture d’une ambassade de Tunisie à Pékin, d’une part, et d’autre part, la possibilité de faire transiter par la Tunisie des armes pour la révolution algérienne.

La réponse de Bourguiba sera nette. «La reconnaissance de la Chine populaire ne saurait tarder, tout comme l’ouverture de notre ambassade. L’envoi de cette délégation est un pas dans ce sens. Quant à l’envoi d’armement, à travers la Tunisie, pour nos frères algériens, la réponse est oui, si la quantité et la nature des ces armes sont suffisantes pour faire basculer le poids en faveur de la révolution algérienne. La Tunisie l’appréciera et assumera toutes ses responsabilités à cet égard. Mais, s’il s’agit tout simplement d’impliquer la question palestinienne dans la guerre froide entre les deux camps, la Tunisie s’y oppose !»

Le message sera transmis.

La délégation tunisienne sera reçue par le Premier ministre chinois, Zhou Enlai, qui lui posera deux questions : Y a-t-il encore des techniciens français travaillant dans les télécommunications en Tunisie ? Quelle est la profondeur du port de La Goulette ?

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Des femmes admises à l’intérieur de la Kaaba

En 1965, Bourguiba entreprenait un périple dans de nombreux pays du Moyen-Orient, devant le conduire notamment en Egypte, en Jordanie (et se rendre à Jéricho), au Liban et en Arabie Saoudite. Gouverneur-maire de Tunis, Hassib Ben Ammar devait l’accompagner parmi les invités avec épouses, dans certaines séquences. Arrivée à La Mecque pour effectuer la Omra, seul Bourguiba et les hommes de sa délégation étaient conviés à accéder à l’intérieur de la Kaaba pour accomplir une prière, les femmes, dont l’épouse du président, Wassila, ayant été privées de ce privilège. Bourguiba protesta énergiquement et imposa qu’elles soient admises à l’intérieur de la Kaaba.

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Ainsi naquit la Voie X

Le grand rêve de Bourguiba était de prolonger la grande avenue qui porte son nom au centre-ville jusqu’à la place de La Kasbah, fendant la médina de Tunis, ce qui demandait la démolition des rues de la mosquée de la Zitouna et de La Kasbah, ainsi que de certains souks. Son ultime objectif était d’ériger sa statue sur les hauteurs de la place de La Kasbah et de la rendre visible depuis la route qui mène vers La Goulette, marqué qu’il était par les Champs-Elysées à Paris et l’Arc de Triomphe qu’on peut voir depuis la place de la Concorde. Il chargea Hassib Ben Ammar, alors gouverneur-maire, de procéder à ce chantier sans tarder. A court d’arguments, tergiversant, usant de toutes les astuces pour faire revenir Bourguiba sur sa décision, il était allé jusqu’à penser remettre sa démission.Une miraculeuse solution se présenta lors d’une rencontre à Monastir avec de grands architectes français et suisses, en marge d’une conférence internationale de l’organisation des villes jumelées. Ben Ammar en profita pour dire devant cet aréopage que le premier architecte urbaniste en Tunisie s’appelle Bourguiba et qu’il était décidé à réaliser ce grand projet concernant la médina de Tunis. L’un des présents, l’architecte français Jean Vago, lança à Bourguiba : «Oubliez la Tunisie des Beys et du Protectorat. Bâtissez celle du Grand Bourguiba, sans vous préoccuper, ni de la médina, ni de la ville européenne. L’actuelle avenue Bourguiba ne dépasse pas par sa largeur 50 m. Ouvrez un grand boulevard, large de plus de 120 m, digne de votre nom, allant de l’aéroport jusqu’au croisement de la route de Bizerte, avec des gratte-ciel de part et d’autre. Ainsi naîtra la Voie X».

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Entre Hédi Nouira et Ahmed Mestiri

L’état de santé de Bourguiba s’est dégradé en janvier 1971, ce qui l’a décidé à aller en consultation médicales aux Etats-Unis d’Amérique. Deux jours avant son départ, il convoquera les membres de la Commission supérieure du parti qui avait remplacé le bureau politique dissous pour leur dire : «Je crois que mon heure est arrivée et je vous recommande Hédi Nouira comme successeur, et après lui, Ahmed Tlili (avant de se rattraper), Ahmed Mestiri, puis celui qui se déplace fréquemment en Afrique (Mohamed Masmoudi) et prenez soin d’Abdallah (Farhat).»

Très émus, les membres de la Commission décidèrent de se rendre au palais de La Kasbah pour concertation. Ahmed Mestiri estima qu’il convenait, pour concrétiser le vœu de Bourguiba, de réviser la restructuration du gouvernement et du parti, indiquant que pour ce qui est du gouvernement, il devait occuper désormais la deuxième position après celle du Premier ministre, en le faisant nommer ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur. La proposition n’était pas appréciée par Nouira et Farhat. La commission décida de retourner au palais de Carthage pour s’en remettre à Bourguiba. Deux heures après, il était dans le même état stationnaire, mais écoutait avec attention le rapport que lui en faisait Nouira, se laissant aller comme dans un petit somme. Puis, il lança d’un seul coup : «Ce n’est pas concevable. Comment voulez-vous que Sil Hédi soit le premier au gouvernement et Si Ahmed, le premier au parti? Sil Hédi doit être le premier dans les deux à la fois.» Il se leva et quitta la salle, répétant : «C’est ma position.» Ahmed Mestiri, dépité, a annoncé sa démission mais en sera dissuadé.

Bourguiba en soins médicaux à Washington

En sa qualité de ministre de la Défense, Hassib Ben Ammar devait accompagner Bourguiba à Washington où il devait être admis dans un hôpital militaire. Avant de prendre l’avion, il peinait difficilement à marcher, s’appuyant sur deux accompagnateurs. Mais, une fois l’appareil en vol et à la grande surprise, il détacha sa ceinture de sécurité et arpenta l’allée, ne s’appuyant que sur un seul accompagnateur. En escale au salon d’honneur de l’aéroport de Madrid, il retrouva tout son équilibre et reprit sa marche normale. Avec le décalage horaire, l’arrivée à Washington eut lieu à 16 heures et Bourguiba fut immédiatement transféré à l’hôpital. Il réclama son dîner, qui n’était pas alors prêt et décida d’aller passer la nuit à la résidence de l’ambassadeur de Tunisie…»

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