Aziza: Chronique d’une femme de bravoure et une grand-mère exemplaire
Par Abdellaziz Ben-Jebria - Elle n’avait que 26 ans lorsqu’elle perd mon grand-père, tué accidentellement, le 18 avril 1937, par son meilleur ami et bon voisin de campagne. Ses deux fillettes, Aïcha (ma mère, plus connu sous le nom de Fatma) et Zeynab (ma tante), étaient alors âgées, respectivement, de 6 et 2 ans. Mais, malgré son très jeune âge et sa beauté physique, Aziza, joliment mince jusqu’à son décès (7 novembre 1910 – 29 novembre 1998), n’avait jamais accepté de se remarier, en dépit des multitudes demandes de prétendants. Elle voulait tout simplement protéger ses deux petites gamines. D’ailleurs, je serais curieux de savoir s’il existerait, dans l’histoire ancienne ou contemporaine, un seul homme tunisien qui aurait fait le même sacrifice, à l’âge de 26 ans. Aziza avait résolument décidé, toute seule, de prendre le relais de son défunt époux pour s’occuper de ses propres oliveraies, tout en se dévouant pleinement à ses deux fillettes, Aïcha et Zeynab, jusqu’à leurs mariages, et même au-delà. Elle était devenue, de ce fait, à la fois une mère de famille et une réelle et active cultivatrice-agricole.
Aziza qui veut dire "Chère ou Bien Aimée" avait reçu, au cours des années qui avaient suivi la mort de son époux, plusieurs demandes de mariages qu’elle avait constamment balayées d’un simple mouvement latéralement négatif de sa tête. Jusqu’à sa mort, elle restait veuve. Jusqu’à sa maladie, elle travaillait énergiquement plus qu’un homme. Toute sa vie, elle se dévouait entièrement à l’amour de ses deux filles, de ses onze petits-enfants, et de plus d’une vingtaine de ses arrières petits-enfants.
• C’était elle qui avait prédit intuitivement ma naissance, en me prénommant comme elle, au masculin, Aziz, son premier petit-fils.
• C’était aussi elle qui avait veillé sur ma bonne éducation traditionnelle.
• Et c’était elle qui m’avait accompagné dans mes longues soirées d’études, sous la lumière de la lampe à pétrole.
• C’était enfin elle qui m’avait réservé une place privilégiée dans son cœur et m’avait aimé profondément de ses pleins poumons lorsqu’ils se remplissaient régulièrement de leur oxygène vital.
→ Aziza était sans aucun doute une grand’mère exemplaire.
En même temps, elle m’avait inculqué l’amour de l’olivier en me rendant un passionné de la cueillette des olives. J’étais ainsi devenu depuis mon enfance, et je continuais sans cesse à être, jusqu’à nos jours, un fana-amoureux de l’olivier, en dépit de mes longs périples professionnels internationaux.
C’est pour ces intimes raisons que je me souviens encore que lorsque j’étais un petit garçon, je profitais de mes vacances d’hiver pour ne jamais manquer la cueillette des olives. À l’aube, mais avant l’aurore, dès que ma grand’mère eut terminé sa première prière du matin, je montais avec elle et ses deux employés sur la charrette, tirée par une mule, en direction des oliveraies de mon défunt grand-père. Aziza, était alors, depuis son jeune veuvage, la cheffe agricole de sa petite famille composée de ses deux filles Aïcha (1930-2016) et Zeynab (1935 - ). Quant à moi, malgré le froid et le vent hivernal, j’étais heureux de l’accompagner à la campagne pour me baigner dans l’ambiance de cette olivaison. Je souhaite, en passant, longue vie à tante Zeyneb qui est présentement la dernière survivante qui porte le nom de famille ʺRabbègueʺ à Ksibet-Sousse (notre village natal).
Cependant un jour, à l’âge de 21 ans, me voilà en train d’abandonner provisoirement, malgré moi, mon village, le berceau de mon enfance, et surtout ma grand’mère, l’éternel amour de mon existence et le refuge de ma présence. Le destin avait en effet voulu que je fasse mes premiers adieux temporairement présentiels à grand’mère pour aller étudier et travailler ailleurs, d’abord en France, puis aux Etats-Unis d’Amérique. Mais, le jour de mon départ, j’ai eu mon premier grand chagrin de tristesse lorsque j’ai enveloppé l’Aziza dans mes bras pour lui dire au revoir; elle m’a réconforté par des caresses pour apaiser ma détresse. J’ai alors éprouvé instantanément un sentiment de culpabilité vis-à-vis de celle qui m’avait toujours protégé depuis ma naissance jusqu’à ma jeunesse, mais que je n’allais probablement pas être là, tout près d’elle, pour lui rendre ma dette affective lorsqu’elle aura besoin de mes soins pendant sa vieillesse.
Vingt-sept ans plus tard, après une longue maladie qui avait duré plus de 20 ans, me voilà en train de perdre définitivement ma chère grand’mère. Cette fois-ci c’est elle qui avait décidé, malgré elle, pas de son propre gré, de m’abandonner, pour toujours, physiquement, mais pas spirituellement. J’étais, à cette date-là, en absence professionnelle, de Penn State University où je travaillais habituellement, à Boston où je passais une année sabbatique. C’était alors que j’ai soudainement appris que la santé de l’Aziza se déclinait rapidement pour être inquiétante, selon les dires de ma mère qui a respecté mes consignes pour m’alerter à temps afin que je puisse être auprès d’elle pendant ses derniers moments. J’avais pourtant proposé à ma petite famille, qui se trouvait en Pennsylvanie, de me joindre à Boston pour fêter, à notre manière, "Thanksgiving", la grande fête traditionnelle nord-américaine.
Sans perdre du temps, j’ai pris, dès le lendemain, l’avion en direction de Tunis, puis une voiture de louage vers Ksibet-Sousse, dans l’espoir de revoir ma très chère Aziza, avant son départ définitif. Mes quelques jours, passés au Bled, étaient tristement vécus auprès de ma grand’mère qui me regardait sagement et patiemment dans son agonie en me faisant des gestes d’adieu sans pouvoir me répondre verbalement. Manifestement, ma présence la réconfortait malgré tout, ainsi que celles de ma mère, de ma tante et de ma sœur qui se relayaient à son chevet en attendant la fin.
Malheureusement, au bout de ma semaine qui venait de s’achever, je ne pouvais que faire mes derniers adieux à cette meilleure grand’mère du monde qui, après avoir sacrifié sa jeunesse pour le bien de ses deux petites orphelines du père, Aïcha et Zeynab, elle avait consacré une bonne part de sa vie à mon intention, en m’entourant de tout son amour affectif, dès ma naissance, en veillant au pragmatisme de ma bonne éducation, pendant mon enfance, en m’inculquant le plaisir d’admirer et d’aimer la campagne de mon grand-père avec ses champs de blé et ses oliviers, pendant mon adolescence, en accompagnant mes longues veillées d’études et d’examens secondaires, pendant ma jeunesse, et en partageant joyeusement mes réussites professionnelles, tantôt de loin pendant mon absence, et tantôt de près pendant mes vacances. Ça faisait plus d’une vingtaine d’années de vie commune, dans la même maison à Ksibet-Sousse, et plus d’une autre vingtaine d’années alternant les courtes visites, au Bled natal, et les longues absences ailleurs pendant mes périples professionnels.
J’étais donc tristement obligé de la quitter, pour la dernière fois, dans mes douleurs sans même assister à son enterrement. Je ne pouvais à la fin que me consoler par mes tendres accolades, mes douces embrassades, et mes derniers regards flous à travers mes larmes qui perlaient.
À peine une semaine après mon retour à Boston, et juste le lendemain du long week-end de Thanksgiving, ma grand’mère s’était éteinte pour toujours ; elle avait fini d’inhaler et d’exhaler ses dernières molécules d’O2 et de CO2, le lundi 29 novembre 1998, exactement 22 jours suivant son 88ème anniversaire. Autant dire que ce Thanksgiving n’était pas celui que toute ma famille aurait souhaité célébrer.
Ma grand’mère est décédée juste un an après le départ aussi définitif de mon père (Kacem); puis 18 ans plus tard c’était le tour de ma mère (Aïcha). Mais en dépit de leurs disparitions, j’imagine que l’Aziza, Aïcha, et Kacem forment ensemble un trio familial, éternellement inséparables; ils sont toujours logés au fond de mon cœur, et bien ancrés aux trois sommets de mon triangle équilatéral. Ils étaient, et ils continueront d’être, pour toujours, les uniques modèles de ma vie. Je leur devais tout. Ils étaient le refuge de mon passé. Mais à présent, ils sont mes inoubliables références immunitaires contre un éventuel Alzheimer.
Abdellaziz Ben-Jebria
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