Iran: scénarios possibles et analyse stratégique
Par le Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied - La liste de livres de stratégie à disséquer est trop longue pour être évoquée dans ce modeste article(1). Un des grands penseurs est Clausewitz qui revient sur le devant de la scène(2). La guerre est un affrontement politique qu’un conflit militaire. Le but de la stratégie est d’identifier les priorités, puis de faire des choix sur des modes d’action en vue d’atteindre certains objectifs dans un environnement incertain. La pensée stratégique se résume en «Modes d’action - Moyens et Finalités», une triade qui se heurte toujours à la réalité sur le terrain. Cette guerre est considérée comme limitée pour la première puissance militaire mondiale mais totale pour l’Iran. Ce pays est cerné par des puissances nucléarisés: Israël à l’Ouest, la Russie au Nord, le Pakistan à l’Est, et les sous-marins américains au Sud.
Jusqu’à ce jour, de par leurs missions, les armées de l’air ne peuvent gagner seules une guerre (tableau ci-après). Dans l’incertitude stratégique, une règle d’or: ne pas chercher à tout prévoir avec précision, comme la riposte rapide iranienne. La surprise est peut-être simplement l’incroyable capacité de cet Etat à résister pour sa survie ou celle des siens. C’est l’idée même du “point culminant”, limite intrinsèque de toute action stratégique. L’art stratégique consiste à atteindre son objectif avant son point culminant.
Les principaux types d'opérations aériennes
.jpg)
Nous avons huit types de coûts dans ce conflit(3): le coût économique (La sécurité énergétique repose sur deux données: la garantie d’approvisionnement, qui ne saurait donner lieu à un chantage politique, et des prix relativement prévisibles) , le nombre de forces dont on a besoin, la durée probable des hostilités, les risques d’un conflit élargi, la probabilité du succès, la réaction de l’opinion intérieure, la réaction du monde et l’impact sur la politique interne.
Rumsfeld, alors ministre américain de la Défense en 2002, séparait les éléments de l’espace stratégique en trois catégories, les known knowns, les known unknowns et les unknown unknowns (“ce que nous savons que nous connaissons”, “ce que nous savons que nous ne connaissons pas” et “ce que nous ne savons pas que nous ne connaissons pas”); il constatait que la troisième catégorie était de loin majoritaire. Nous allons tenter, vu l’évolution actuelle et incertaine du conflit ainsi que de certains retours d’expérience (RETEX) historiques, de formuler certains scénarios possibles de l’opération «Epic Fury» allant du «très probable» à «l’improbable».
Scénario de poursuite des opérations «très probable»: Poursuite du conflit en misant sur l’usure et l’attrition avec pour Etat Final Recherché ou EFR (end state) un changement de régime. Cela dépendra de deux points de résilience iranienne relatifs à sa survie militaire ainsi qu’à sa survie politique. La première consiste à régionaliser le conflit, à créer le chaos (dont l’arme du pétrole), à tenir le plus longtemps possible en accumulant des petites victoires en touchant le personnel militaire américain en vue d’une usure de leur opinion publique et/ou atteindre une certaine déliquescence morale (remise en question des buts de guerre: Guerre pour les intérêts des USA ou pour Israël). La seconde serait d’éviter un risque de guerre civile (pour le moment, pas de résistance armée organisée contre le régime pouvant être alimentée par des opérations clandestines), d’éviter de voir apparaitre une figure politique marquante (d’opposition ou transitionnelle telle le fils du Shah) , et enfin, de contrôler toute velléité sécessionniste kurde ou de toute autre minorité. Ce scénario a conduit à un durcissement du régime avec la nomination (quelque peu monarchique) du successeur de Khamanei, à savoir son fils. En cas d’élimination du nouveau Guide, peut-être se rabattront-ils sur le petit-fils de Khomeini?
Cela nous ramène aussi historiquement et étrangement aux guerres de décolonisation dans lesquelles les faibles jouent leurs vies et leurs indépendances alors que les puissants, leurs intérêts. De plus, sans invasion terrestre et de prise de la capitale, aucun changement de régime n’est à espérer (Leçons de l’opération «Desert Storm» en 1991). Par contre, je prévois qu’une grande bataille aéromaritime se prépare au niveau du nœud géostratégique, celui du Détroit d’Ormuz, qui changera inexorablement de mains. L’envoi d’un troisième porte-avions américain va dans ce sens.
Les trois scénarios relatifs à une improbable sortie de crise pourraient être la conséquence d’une divergence des buts de guerre entre les USA et Israël. Ce serait une sorte de dichotomie «entre ce qui est souhaitable et ce qui est possible». Bien qu’isolée, la position de l’Espagne est atypique, courageuse et fortement appréciée par les pays du Sud global, en s’opposant à un “Ordre fondé sur des règles” (Rules Based Order ou RBO). Cette expression se substitue progressivement à celle, classique, de droit international. La guerre est redevenue ce qu’elle a toujours été: l’expression des volontés de puissance et de revanche des Etats, en l’absence de gouvernance mondiale capable d’imposer le moindre règlement pacifique des différends.
Premier scénario improbable: Les USA arrêtent les hostilités en proclamant ses buts de guerre atteints à savoir la neutralisation du Guide Suprême et la destruction de tout programme nucléaire futur. Ce scénario serait conditionnée par son centre de gravité(4) représenté par la désapprobation de l’opinion publique américaine ainsi que de sa base MAGA (si le nombre de morts venait à s’accroitre), mais aussi les lobbies [milieux d’affaires, ONG, médias, associations etc.] et le pouvoir financier. Accessoirement, la pression des pays du Golfe ainsi que des pays asiatiques dont la Chine (qui sont les plus impactés par le blocage du détroit d’Ormuz) pourrait jouer un rôle influent.
Deuxième scénario improbable: Israël continue seul avec l’aide logistique américaine. Elle créera davantage de chaos en espérant une dislocation de l’Iran qui ne représente, pourtant pas, une menace existentielle. Cet Etat est le seul à disposer d’un bouclier anti-missile (schéma ci-après), qui ne couvre pas la région du Moyen-Orient. Il faut rappeler que ce pays est 17 fois plus petit que l’Iran (avec une profondeur de 470 km et une largeur allant 15 à 135 km) le rendant plus vulnérable lors du processus de détection - d’alerte et d’évacuation.
Israel's air defense systems
.jpg)
Source: M. Brest, «Arrow 2 and 3, Iron Dome, and David’s Sling: Israel’s air defense systems explained», The Washington Examiner, 2 octobre 2024, disponible sur: www.washingtonexaminer.com
Troisième scénario improbable: Sans aide américaine, Israël ne peut pas continuer seul et arrête à son tour les hostilités se contentant des mêmes buts de guerre que les USA en y ajoutant l’établissement d’une zone tampon visant à sécuriser son Nord, une zone d’occupation qui irait jusqu’à la rivière Litani, soit une violation de la souveraineté libanaise; dont le but est l’éradication du Hezbollah.
Pour les scénarios évoqués plus haut, les USA et Israël pourront revendiquer une victoire militaire mais les USA assumeront un échec stratégique et Israël, une implosion politique interne. Un succès militaire sans succès politique ne sert à rien.
Scénario iranien de guerre se caractérise par quatre aspects importants:
[1] Suite à la campagne aérienne de 12 jours en juin 2025 «Midnight Hammer», l’Iran a constaté certains faiblesses inhérentes à sa défense territoriale: Un espace aérien tout à fait vulnérable à une autre offensive massive des armées de l’air américaine et israélienne notamment des F-35 furtifs qui ne rencontrent aucune difficulté à pénétrer leur espace aérien, dépourvu de radars efficaces et de toute aviation sérieuse, et à frapper des cibles extrêmement sensibles dont nucléaires et, qu’ils ne peuvent que sur eux-mêmes (aucune alliance militaire avec la Russie ou la Chine pouvant dissuader une nouvelle agression). Cela les a conduits à la mise en œuvre d’un des aspects importants de la guerre asymétrique: «Centralisation du commandement et décentralisation dans l’exécution». Cette décentralisation organisationnelle, appelée par certains, la défense en mosaïque, leur permet de poursuivre leur combat bien que le niveau politico-stratégique ait été neutralisé pendant quelques jours. Je suis étonné par la rigueur de leurs procédures opérationnelles fixes (appelées SOP, Standing Operational Procedures) c’est-à-dire «Que faire à J +1 , à J + 2 etc ; Quels moyens à employer et Sur quelles cibles (faisant l’objet d’un processus de ciblage, appelé aussi targeting, approfondi) renforcé par des progrès techniques notables du système de guidage et du coefficient de précision de leurs missiles balistiques (tableau ci-après)».
En termes de géopolitique intérieure, Il est intéressant de noter que ce soit une autocratie religieuse autoritaire ou une démocratie (libre à vous de choisir la bonne définition), ces deux systèmes continuent de fonctionner en cas de neutralisation de leur pouvoirs exécutifs respectifs.
Sources : CSIS Missile Defense Project ; Federation of the American Scientists; The Begin-Sadat Center for Strategic Studies; entretiens avec des industriels de défense et des analystes du ministère des Armées
[2] Riposte graduée des moyens à leur disposition en jouant sur le principe d’économie des forces (Entre 200 à 300 missiles balistiques et 400 à 600 drones par jour); par le choix de leurs cibles qui reçoivent au total entre 600 et 1000 projectiles par jour (les bases américaines se trouvant dans les pays de la région constituent, pour eux, des cibles légitimes). Nous assistons à un affrontement tactique mortel entre deux concepts: Attaque en essaim (Swarm) visant la saturation d’Israël et de ses voisins arabes(5) versus Défense antimissile/antidrone dans le région. Les modes d’action offensifs iraniens ne coûtent pas chères contrairement à un dispositif antimissile beaucoup plus onéreux, d’autant plus qu’il faut tirer deux missiles intercepteurs (de plusieurs millions $) pour contrer un missile (200000$ pour le Fateh-2, le plus performant) ou un drone (de 20000 à 50000 $) pour augmenter les chances d’impact; alors qu’il existe des solutions beaucoup plus économiques que le président ukrainien Zelensky s’empresse récemment de proposer «Le malheur des uns fait le bonheur des autres» mais aussi par esprit de revanche sur les drones iraniens(6) acquis par les Russes. Reste la question critique à savoir la quantité en stocks pour les belligérants pour pouvoir durer. Les USA penseraient à prélever certains vecteurs à d’autres régions qui seront fragilisées ou à prioriser la protection de certains pays dans la région au profit d’autres...
[3] Bloquer le détroit d’Ormuz: qui est sous administration conjointe entre l’Iran et Oman. C’est devenu une arme de guerre car le détroit possède une capacité de nuisance par la disruption du commerce maritime mondial en attaquant les navires, avec en filigrane la hausse du prix du baril ces derniers jours. Deux pays pourront contourner temporairement l’obstacle: L’Arabie Saoudite via son oléoduc Petroline inauguré en 1981; ainsi que les Emirats Arabes Unis via un pipeline opérationnel en 2012.
[4] Extension à d’autres pays hors de la région tels la Chypre, qui a abouti à une mobilisation de certains pays de l’UE. Peut-être voit-on la mise en application embryonnaire d’une clause de défense mutuelle inscrite dans le traité de Lisbonne (art.42, para 7) conformément à l’article 51 de la charte des Nations-Unies. Toutefois, aucune de ces opérations, pas plus que les textes du traité, ne remettent en cause le primat de l’OTAN pour la défense de l’Europe. Notons que l’UE n’est pas une alliance de type militaire.
En conclusion, nous n’allons pas éradiquer les conflits violents de notre vivant. De plus, un traité protecteur signé par une grande puissance ne constitue plus une garantie absolue de se voir soutenu en cas d’agression (Attaque de drones en 2019 sur des installations pétrolières saoudiennes, attaque par des missiles sur un port en 2021, attaque israélienne du Qatar en septembre 2025 lors de la tenue d’une réunion du Hamas, le conflit actuel ).
Quelles seraient les ingrédients de paix face à cette dérégulation mondiale face à ce conflit ainsi qu’à ceux qui vont venir? Je n’ai aucune prétention de répondre en lieu et place de diplomates aguerris. Certains affirment que nous allons vivre durablement dans le temps de la diplomatie de guerre. La diplomatie du temps long, de la vision stratégique cède trop souvent le pas à la diplomatie émotionnelle et transactionnelle, celle du temps court au gré des actualités à fort impact médiatique. Un cessez-le-feu n’est pas la paix et fait l’objet, malheureusement, de nombreuses violations de nos jours (Gaza, Liban...). De nos jours, on ne signe pas plus la paix qu’on ne déclare la guerre. D’ailleurs, c’est un phénomène qui est passé inaperçu, la disparition de la déclaration de guerre...
Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied
Notes
(1) «Les maîtres de la stratégie» sous la direction du Général Benoît Durieux et d’Olivier Wieviorka. Éditions Seuil, 2025.
(2) «De la guerre»_ Carl von Clausewitz. Edition Perrin 1999.
(3) «Notre guerre _ Le crime et l’oubli: pour une pensée stratégique» par Nicolas Tenzer. L’Observatoire, 2024.
(4) «Entrée en Stratégie» par le Général Vincent Desportes. Editions Robert Laffont, 2019.
(5) Le drone est devenu un outil des plus précieux pour sa capacité à se maintenir sur zone dans la durée afin de conduire des frappes d’opportunité. Les missiles balistiques et de croisière sol-sol sur châssis mobile sont plus difficiles à détecter et donc à neutraliser avant lancement. Chaque véhicule lanceur peut tirer trois missiles avant d’être détecté, attaqué et détruit. Même si 80% de ces missiles étaient détruits par la défense antimissile, une centaine d’ogives seraient en mesure d’atteindre leur cible avec un coefficient de précision suffisant pour provoquer des dégâts considérables, notamment en zone fortement urbanisée ou en zone industrielle.
(6) Les Shahed-136 iraniens de plus de 2 000 km de portée, volant à moins de 200 km/heure et portant une charge explosive limitée (pouvant quand même endommagée des raffineries), ont été acquis en grandes quantités par la Russie avant d’être produits sur place sous le nom de Geran-1 et 2 pour un prix unitaire présenté initialement autour de 20 000 dollars. Lancés en masse, ils permettent de saturer la défense anti-aérienne adverse, accroissant les chances pour des missiles plus sophistiqués d’atteindre leur cible. Ils possèdent, en outre, un niveau d’autonomie suffisant pour naviguer et potentiellement acquérir leur cible sans interaction humaine. L’introduction d’algorithmes issus de l’intelligence artificielle (IA) pour la navigation permet des formations en essaim dont l’autonomie permettrait de remédier aussi à la saturation des fréquences.
- Ecrire un commentaire
- Commenter