News - 29.04.2026

Moncef Ben Slimane: Zohra Ben Slimane, une vie d’engagement au service des femmes et de la Tunisie

Moncef Ben Slimane: Zohra Ben Slimane, une vie d’engagement au service des femmes et de la Tunisie

Par Prof Moncef Ben Slimane - Décédée en juillet 2024, Zohra Ben Slimane laisse le souvenir d’une femme discrète, mais profondément engagée, dont le parcours a marqué l’histoire du féminisme tunisien et du combat national. À l’annonce de sa disparition, le magazine Leaders lui avait rendu un hommage appuyé. Plus récemment, son itinéraire a été remis en lumière dans le Dictionnaire des féministes tunisiennes, dirigé par la professeure Dalenda Larguèche, où le doyen Habib Kazdaghli retrace avec précision les étapes de sa vie.

Née à Zaghouan dans une famille de la petite bourgeoisie, Zohra Ben Slimane grandit à Tunis, où son père, Gassem Ouali, s’était installé dans les années 1930 après avoir obtenu son certificat d’études primaires. Employé au service d’hygiène de la municipalité de Tunis, il offre à sa fille la possibilité d’accéder à l’instruction. Zohra fréquente d’abord l’école primaire, puis le lycée de jeunes filles de la rue du Pacha. Si elle n’achève pas ses études secondaires, elle acquiert néanmoins une solide culture générale et maîtrise parfaitement l’arabe et le français.

En 1947, alors qu’elle est encore très jeune, elle épouse le Dr Slimane Ben Slimane, membre du bureau politique du Néo-Destour. Cette union marque un tournant décisif dans son existence. À peine âgée de vingt ans, Zohra Ben Slimane entre en militantisme. D’abord influencée par son entourage, elle forge rapidement ses propres convictions et choisit de s’engager pleinement dans les luttes de son temps.

Elle rejoint l’Union des Femmes de Tunisie (UFT), organisation proche du Parti communiste tunisien, alors très active dans les combats sociaux et anticoloniaux. Aux côtés de militantes telles que Nabila Ben Miled, Gladys Adda ou Soufia Zouiten, elle trouve au sein de cette structure un espace d’apprentissage, d’action et de formation politique. En 1951, elle intègre le bureau exécutif de l’UFT, où se côtoient femmes musulmanes, chrétiennes et juives, communistes comme nationalistes, unies par une même volonté: défendre les droits des femmes et lutter pour l’indépendance de la Tunisie. 
Zohra Ben Slimane évoquera plus tard cette période comme une véritable école politique. L’UFT lui permet d’apprendre à s’organiser, à prendre la parole en public et à mieux comprendre les enjeux de son époque. Elle y découvre également une solidarité féminine forte, dépassant les clivages sociaux, religieux et idéologiques.

Son engagement dépasse rapidement les frontières nationales. En 1951, elle participe à Berlin à un congrès de la Fédération démocratique internationale des femmes. Peu après, elle se rend en Corée, en pleine guerre, dans le cadre d’une mission d’enquête. Ce déplacement, exceptionnel pour une Tunisienne de son époque, témoigne de son courage et de sa détermination.

En Tunisie, elle prend part à plusieurs moments majeurs de la lutte nationale. Elle participe aux actions de soutien lors de la grève des ouvriers agricoles d’Enfidha en 1950. En 1952, après la violente répression menée par la gendarmerie française dans le Cap Bon, elle se rend sur place pour constater les violences subies par les populations, notamment les femmes. Ces expériences la marquent profondément et renforcent son engagement.

L’indépendance de la Tunisie, en 1956, ouvre une nouvelle ère porteuse d’avancées importantes, notamment avec la promulgation du Code du statut personnel. Mais ce nouveau contexte se révèle plus contraignant pour les organisations indépendantes, à l’image de l’UFT, dont les activités sont progressivement restreintes avant d’être interdites en 1962. Zohra Ben Slimane poursuit alors son engagement dans un climat plus difficile, marqué par l’autoritarisme du pouvoir bourguibien. Elle doit également faire face aux épreuves qui touchent sa famille, victime de pressions politiques.

Malgré ces obstacles, elle continue à militer, notamment en faveur du droit de vote des femmes, de la solidarité avec les femmes algériennes et du soutien national lors de la bataille de Bizerte en 1961. Son engagement prend alors d’autres formes, plus discrètes mais tout aussi essentielles.

Après avoir exercé comme enquêtrice dans le cadre d’une étude du sociologue Paul Sebag sur les quartiers de Mellassine et Jebel Lahmar, Zohra Ben Slimane devient assistante sociale dans la fonction publique. Elle se consacre alors aux enfants et aux familles en difficulté, faisant de l’action sociale une autre manière de servir son pays. Dans les années 1980, elle s’investit notamment auprès des orphelins palestiniens accueillis en Tunisie après leur départ de Beyrouth.

Zohra Ben Slimane n’a jamais recherché la lumière. Elle ne se percevait pas comme une figure de premier plan de l’élite politique. Pourtant, son parcours rappelle combien les grandes avancées de l’histoire reposent aussi sur des femmes de conviction, souvent discrètes, mais résolument déterminées.

Un autre pan essentiel de sa vie fut le soutien constant qu’elle apporta à son époux, le Dr Slimane Ben Slimane, confronté aux arrestations, aux procès et à l’emprisonnement, sous la colonisation comme après l’indépendance sous le régime du président Bourguiba. Ce soutien, elle l’exerça avec la même fidélité auprès de son fils, l’auteur de cet article emprisonné en 1986 pour ses activités syndicales au sein de l’UGTT et du Syndicat de l’enseignement supérieur. Chaque jour, Zohra faisait la queue durant 2 heures ou plus devant la prison civile de Tunis pour déposer le couffin avec le repas de son fils prisonnier, dans un geste simple, silencieux et profondément maternel.

En ce 28 avril, jour de sa naissance, l’hommage s’impose avec évidence : Zohra Ben Slimane fut une grande dame, une militante de conviction et une mère profondément aimante.

Prof Moncef Ben Slimane
 

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