Zoubeida Khaldi: L’arc-en-ciel
Comment humer le chant de l’arc-en-ciel
Dans ces ténèbres rauques qui s’entrechoquent,
Qui puent et complotent pour engloutir le ciel ?...
Le ciel d’un pays enflé de cris retenus
Où les enfants naissent disparus...
Un génocide tantôt lent, tantôt rapide
A jeté l’humanité dans le vide
Et fait descendre le crépuscule sur terre...
Des rives jonchées de milliers d’innocents...
Un ciel couleur de poussière et de sang...
Après tout ce qui s’est passé, tous offensés !
Tous éteints ! Rien ne s’allume. Pas même la lune !
Le soleil, lui, n’est plus qu’une tache brune.
Délaissé, l’arc-en-ciel s’est effacé.
Ni lumière, ni même une lueur
En ce monde ivre mort d’horreur
Un monde, gueule cassée,
Où des petits cloués et cloutés par la faim
Dormant dans l’écume des nuits glacées
Rêvent de manger épluchures et déchets.
Plus d’enfants, ni d’arc-en-ciel, ni de cerf-volant !
Tous disparus ! Qui leur a tiré dessus ?
Nécessité d’enquêter et, discrètement !
Tout dit que cela a commencé sans bruit.
Une petite voix. Une petite envie
Faite folie, délit et renvoi du paradis
Mais sans grande ou petite envie.
Tous penauds dans le vide et l’inconnu,
Nus, pantelants, perdus !
Par où le retour ? Quelle rue mène vers Le Début ?
Par-là, le chemin ! Mais la mort en est le prix.
Bref ! Nous voilà brefs, mortels !
Et Adam, l’oublieux fit de son mieux.
N’oublia pas d’enfanter le premier criminel.
La mort vite advint. Par la main de Caïn.
Puis des essaims de va-t’en-guerre et d’assassins
Vinrent ensanglanter le ciel et défier le destin.
Caïn, avait-t-il besoin d’assommer Abel
Le doux, le bel et de brûler notre arc-en-ciel,
Le refuge, l’appel, le verset, l’essentiel ?
Et avait-il besoin d’ouvrir ce maudit bal
Et de tirer sans remords une vraie balle
Sur ce pâle droit international
Qui, déjà, avait un mal colossal
A dire un mot pour dépoussiérer le chaos ?
Mais au lieu de secourir le gisant
On l’enterra sur le champ
Dans un engourdissement atroce, général.
Fringant, Caïn sema des enfants à tout vent.
Sept portées par an. Tous armés évidemment :
Gènes des sans-gêne, serres et longues dents
En sus de mille symphoniques instruments.
Ses têtards-titans, plus tard pillards, cauchemars,
Savent y faire pour plaire à ce père-star.
Veulent boire les mers et avaler les monts.
Mais tout commença à la maison, doucement.
Dès que l’aîné de la couvée fit fortune,
Allant jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf brebis,
Et vit que son benjamin n’en avait qu’une,
Il haussa le ton, toisa son frangin :
« Je veux ta brebis aujourd’hui avant demain. »
Même une âme vide, avide, peu lucide
Sait que tuer un frère est double suicide
Et gouffre ardent qui l’attend.
Vrai, plus aisé de vaincre Goliath que soi-même,
Mais ce n’est pas cette victoire que Caïn aime.
Veut celle sur son frère et la voix du sang.
Caïn first ! Not last, malheureusement !
Éblouis par la noire lumière de cette brute
Pairs, compères, fils et parrains, fans frémissants,
Tous, font ce qu’il faut pour mériter la chute.
Ils dévitalisent la vie, rackettent et dévalisent,
Frères et voisins et tous les proprios du coin.
C’est leur penchant. Leur besoin et leur image.
Ils prennent au lasso ou d’assaut tous les mirages,
Étranglent la vie, obscurcissent l’horizon
De La Palestine au Soudan et même plus loin,
Blessent les pierres, la terre, les sacrés pâturages
Avalent les mirobolants rivages...
Mais ces anthropophages ont toujours faim.
Ainsi Caïn et consorts jettent petits et grands dehors.
Prennent l’or, noircissent le sort, même celui des morts.
Ainsi va la poésie du plus fort.
Rêves de fric, de fer, de force, de sexe et d’or
Nouvelles cinglantes... Larmes tranchantes...
Mélopées d’un peuple qui se meurt...
Enfants qui ont oublié leur nom et pissent de peur...
Cueillettes de cauchemars... Cris d’os cassés...
Espaces émiettés. Temps brisés...
Dans la fumée, l’on voit scintiller l’âme des calcinés...
Fleurs en cendres... Folie et infamie pour amies.
Saignant, ahuri, l’arc-en-ciel vomit la vie.
Tout nous est amer. Où va ce monde sépia ?
Peut-il tomber plus bas ?
Va-t-il devenir trou noir ou trou blanc ?
Trop troublant ! L’horizon en est pâle, tremblant.
Une radio facho dit que du chaos sort du bien beau.
Une aurore après toutes ces horreurs ?
Se peut-il que de cette épaisse douleur
Renaissent la paix avec soi et avec autrui
Et un matin de soie, de sève, de joie, de vie
Fait de soleil et d’une douce pluie ?
Que meure la mort avec ses semeurs
Et que meure la peur !
Que revive l’arc-en-ciel avec ses couleurs !
Paix, fêtes renouvelées, douces langueurs
Et au loin, violons et voix du paradis...
Dieu ! Que de rêves se penchent sur moi puis rient !
Zoubeida Khaldi
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Très impressionnant recueil qui développe le présent dans une découpe stratifié à trois dimensions dans notre espace géopolitique et économique sans négliger la pesanteur religieuse et l'axe temps qui remonte à adam. La valse sur les quatre axe nous fait jouire d'une habilité dans le traitement d'un quotidien d'une douleur multifaceted. Bravo