Sadok Belaïd: Dans son sillage…
Par Slim Laghmani - Amphi I, impressionnant pour l’ancien élève du Lycée Khaznadar! Deux niveaux, comble! Plus de 1 300 étudiants inscrits en droit avec, en plus, les étudiants de l’ENA qui, cette année-là (1975-1976), assistaient avec nous au cours de droit constitutionnel. En face, debout sur l’estrade, maître des lieux, le prof nous examinait, détendu, un peu amusé même: le doyen Sadok Belaïd. Il ne pouvait savoir que seul son cours de droit constitutionnel avait réconcilié le frais bachelier que j’étais avec la filière juridique. Je voulais, au départ, "faire" philo (par inclination) ou science éco (par idéologie), je m’étais en fin de compte résolu "à faire" droit… par réalisme; mais, grâce à Sadok Belaïd, j’y prenais goût. C’est que le cours de droit constitutionnel du Doyen Belaïd, en plus d’être un spectacle, était, en vérité, un cours de philosophie politique et juridique. «Ah c’est ça, aussi, le droit? mais c’est bien!», s’était dit le jeune étudiant.
Il ne pouvait avoir qu’un vague souvenir de l’étudiant de DEA, assidu à son cours de droit international public. Une autre matière, mais la même manière et la même approche. Ce même recul par rapport à l’objet de connaissance qui avait retenu l’attention du jeune étudiant, intéressait désormais sérieusement l’apprenti chercheur. Publiciste oui, mais, dans le sillage du Doyen Belaïd, il aura une préférence pour le droit constitutionnel et le droit international: les deux branches les plus frêles du droit public, les plus exposées aux jeux du pouvoir, les plus susceptibles d’une approche philosophique donc.
Le jeune chercheur, désormais assistant et doctorant, hésitait. Il avait choisi de travailler, sous la direction de Yadh Ben Achour, sur le douloureux arrêt de la Cour internationale de justice rendu en 1982 dans l’affaire du plateau continental (Tunisie/Jamahiriya arabe libyenne), mais, depuis quelque temps, il hésitait: pas assez philosophique à son goût! Avant d’en parler à son directeur, il envoya une longue lettre au Doyen Belaïd qui était alors professeur invité aux États-Unis (John Hopkins et Princeton stp!). Un appel à l’aide en vérité. J’avais besoin de son opinion pour prendre la décision de laisser tomber le plateau, aussi continental qu’il fût ! Mais allait-il se souvenir de moi? Il me connaissait à peine et il était aux Etats-Unis, allons-donc ! J’oubliai donc assez rapidement ma lettre jusqu’au jour où je reçus la sienne, plus longue, savante et, en même temps, quasiment paternelle.
Ce n’est qu’à partir de son retour à Tunis, je fis, enfin, vraiment, sa connaissance. À son initiative et avec Soukaina Bouraoui, Sana Ben Achour et Hamadi Redissi, nous instituâmes un cercle de philosophie du droit. C’est ce cadre qui a permis la mutation de nos rapports, ce cercle fut rapidement un cercle d’ami(e)s. Durant l’été 1986-1987, je travaillais avec lui sur le programme d’enseignement de Tunis 2, comme on disait alors, et grand était notre bonheur d’introduire, dès la première année droit, un cours d’initiation à la philosophie du droit et de l’État. Il sera le premier à assurer ce cours et j’ai pris la suite, j’ai également pris sa suite dans l’enseignement du cours de droit international public. La filiation est évidente. Entretemps, le maître était devenu à la fois ami et parent, les familles se sont liées… pour la vie. J’ai eu bien de la chance et je ressens bien de la douleur aujourd’hui.
الله يرحمك وينعمك سي الصادق والله يصبر علياء وسناء، بثينة وآمنة
Il me souvient d’une fin de soirée. Si Sadok me faisait écouter, sur un disque vinyle évidemment, la 9e symphonie de Gustav Mahler qu’il a composée après la mort de sa fille, interprétée par Claudio Abbado avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. Sadok interprétait aussi: Abbado passait de la partition à la réalisation musicale et Si Sadok passait de la réalisation musicale aux mots, il me racontait la symphonie. Si Sadok connaissait de chaque grand musicien classique la meilleure œuvre et de chaque œuvre le meilleur interprète et de chaque interprète d’une œuvre la meilleure version. C’est peu dire qu’il était mélomane, je pensais l’être aussi, mais, depuis, je ne le pense plus.
Le grand mélomane était un grand juriste, un faiseur de système, cela n’est pas un hasard. Premier agrégé tunisien en droit, c’était en 1970, l’année même de la soutenance de sa thèse. Une thèse sur le «pouvoir créateur et normatif du juge» qui a fait date. A mon humble avis, deux auteurs contemporains font autorité dans ce champ : Michel Troper et Sadok Belaïd. Et le premier a rendu compte de la thèse du second dans la Revue internationale de droit comparé. Il en dit ceci: «Ce qui compte, ce qui fait le très grand intérêt de cette démarche, c'est d'avoir esquissé une méthode d'explication originale dans notre discipline: celle des phénomènes juridiques par la structure du système juridique» (1975, p. 958). Et un phénomène juridique est au système ce qu’une note de musique est à la symphonie.
«Islam et droit, une nouvelle lecture des versets prescriptifs du Coran» est l’autre ouvrage majeur du Doyen Belaïd. Le Doyen y adopte un point de vue interne: à partir d’une relecture et d’une exégèse renouvelée des versets prescriptifs (ayât al-ahkâm), il montre que la laïcité juridique n’est pas étrangère à la foi musulmane et qu’à bien lire le Texte, on voit aisément qu’il porte à l’action, à l’innovation, à la création non à la tradition et à l’imitation: «Le Coran n’a dit nulle part qu’il a entendu apporter aux musulmans un code de droit définitif et obligatoire, au même titre que les règles qu’il a instituées en matière cultuelle et religieuse». Sadok Belaïd était résolument moderniste.
Homme de droit, Sadok Belaid fut aussi un homme d’État, un serviteur de l’État tunisien.
Il le fut en tant que Doyen de la faculté de Droit et des Sciences économiques de Tunis. C’est sous son décanat que s’est réellement constituée la faculté avec le développement de sa bibliothèque qui est devenue, sous son décanat, la première d’Afrique ; avec l’introduction des études doctorales et l’institution d’un concours d’agrégation tunisien. Le Doyen Sadok Belaïd a servi la cause de la tunisification de l’enseignement supérieur.
Il fut un serviteur de l’État tunisien en tant que coagent et conseil de l’État tunisien dans l’affaire du plateau continental, affaire qui fut un grand échec non pas de Sadok Belaïd, mais de la Cour internationale de justice, échec que la Cour reconnaîtra à demi-mots dans sa jurisprudence postérieure et qu’elle dépassera.
Il le fut aussi en tant que conseil de feu Mohamed Charfi, alors ministre de l’Education, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique en tant que chargé de la mission de coordination de la réforme de l’enseignement supérieur. Mohamed Charfi témoigne: «Sadok Belaid n’a pas aidé seulement à la préparation préliminaire et à la conception ; il a participé aussi à la mise en œuvre».
Il le fut également après la révolution de 2010-2011 en se mettant au service de trois causes : celle de la laïcité de l’État, celle de l’effectivité du droit et des droits, notamment par le renforcement de la justice administrative et constitutionnelle, et celle d’un État libéral respectueux des valeurs de la modernité.
En servant l’État, Sadok Belaïd n’a jamais servi autre chose que ses propres principes et ses propres idées, mais, cela, dans le cas de Si Sadok comme dans d’autres cas, les petites gens ne peuvent le comprendre et Dieu ! qu’ils sont nombreux les «petites gens».
À Dieu Si Sadok.
Slim Laghmani
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