News - 02.05.2026

Les Grecs à Sfax: Récit de mon vécu personnel

Les Grecs à Sfax: Récit de mon vécu personnel

Par Dr Spiro Ampélas - A l’invitation de l’Association des Amis de Borj Kallel (Présidente Mme Hédia Abdelkéfi), j’ai eu le grand plaisir de participer, les 24 et 25 avril 2026, aux Journées d’études sur les Communautés Méditerranéennes de Sfax avec un focus sur la communauté grecque. Au cours de la seconde journée, tenue à l’Institut culturel "Maison de France" à Sfax (Directeur M. Adrien Guillot), j’ai présenté un témoignage sur mon vécu personnel. Je précise que je ne suis pas historien et que des historiens professionnels se sont penchés sur la présence grecque en Tunisie et spécialement à Sfax où elle fut la plus importante (voir les travaux de mon cher ami Habib Kazdaghli, Antonis Chaldaios, Ridha Kallel, Fayçal El Ghoul etc…). J’ai mentionné que Sfax a aussi la chance de compter des amateurs d'Histoire passionnés, tous présents que j’ai tenu à remercier chaleureusement (M. Moncef Ben Salah, M. Achraf Ush, M. Zaher Kammoun, Dr Mohamed Aloulou, ainsi que M. Jamel Charfi auteur de remarquables vidéos qui illustrèrent ces journées). Je dois également signaler les recherches en cours de Mme Sofia Argyropoulou, malheureusement retenue en Grèce.

Pour ma part, je ne suis que le traducteur en français de l’ouvrage écrit en 2018 par l’historien grec Antonis Chaldaios, traduction publiée en 2025 à Tunis dans la belle collection «Tunisie plurielle» dirigée par Habib Kazdaghli (aux éditions Santillana), sous le titre «Histoire de la Communauté grecque de Tunisie, XVIème - XXIème siècles». Je ne saurais donc m’exprimer qu’en tant que témoin, ancien membre de la Communauté grecque sfaxienne, aujourd’hui disparue. Né à Sfax en 1944, j’y ai vécu dans l'enfance et l'adolescence, la fin du Protectorat français et le début de l’Indépendance tunisienne de 1956. A partir de 1958, poursuivant mes études en France, je ne suis revenu à Sfax que pour des vacances, jusqu’au départ définitif de mes parents pour la Grèce en 1969.

Une présence à Sfax qui dura plus d’un siècle

Il n’y a plus de communauté grecque à Sfax aujourd’hui. Mais quelle fut la durée de sa présence? Et de quelles régions de Grèce, ces personnes étaient-elles originaires? Il est difficile de dater précisément le début et la fin de cette présence parce qu’ils furent progressifs. Pour ma part j’avancerais approximativement les dates de 1850 à 1970, soit une durée de plus d’un siècle, supérieure aux soixante-quinze ans du Protectorat français (1881-1956).  La question suivante qui vient à l’esprit est celle de l’origine des Grecs de Sfax. D’où venaient-ils? Je laisserai les chiffres et les pourcentages aux spécialistes et je dirai que dans mes souvenirs d’enfant, ils étaient essentiellement originaires d’Hydra et du Dodécanèse (principalement Kalymnos, mais aussi Symi, Rhodes, Castellorizo...), répartis en deux groupes distincts marqués par des différences (date et mode d’arrivée, nationalité, activités professionnelles, orientation politique…) et des similitudes (religion chrétienne orthodoxe, attachement à une même patrie). Tous étaient venus à la recherche d’une vie meilleure que la plupart ont pu trouver à Sfax.

Hydra est une petite île proche du Péloponnèse, d’Athènes et de son port du Pirée, aujourd’hui haut lieu du tourisme, que l’on pourrait comparer à Sidi-bou-Saïd ou Saint-Tropez, Hydra est un rocher aride où les hommes ont dû pendant des siècles se tourner vers la mer pour survivre. Devenus d'excellents navigateurs, spécialisés dans le transport maritime, ils amassèrent des fortunes lors des Guerres napoléoniennes (jusqu’en 1815), en forçant le blocus britannique des ports français qu’ils ravitaillaient en blé à partir d'Odessa sur la mer Noire. Ils utilisèrent ensuite leur flotte pour la Guerre d’Indépendance grecque, de 1821 à 1832, où ils se comportèrent héroïquement. En 1832, à la naissance du Royaume de Grèce, ruinés, ils durent chercher une autre activité, avec de petites unités, leurs gros navires ayant été détruits. C’est ainsi qu’ils se tournèrent vers la pêche aux éponges. C’était alors un produit unique, sans équivalent, dont la demande explosait du fait de la Révolution industrielle et des progrès de l’hygiène en Europe. N’étant pas plongeurs, ils utilisèrent au début le trident («kamàki» en grec) mais les eaux de la mer Egée sont profondes. Ils allèrent alors vers celles du Golfe de Gabès, où de plus les éponges étaient nombreuses et de grande qualité. Ils partaient pour plusieurs mois, à la belle saison, après Pâques, jusqu’en septembre. Naviguant à la voile, il leur fallait souvent aller à terre où certains commencèrent à s’installer de façon saisonnière puis permanente. Ils étaient donc et resteront pour la plupart de nationalité hellénique, conservateurs, sujets fidèles du roi de Grèce. En plus du grec ils parlaient un patois hydriote albanais («ta arvanítika») que certaines femmes de Sfax (dans ma famille par ex.) utilisaient encore entre elles dans les années 1950, alors qu’il avait quasiment disparu à Hydra.

Kalymnos Une île qui fait partie du Dodécanèse. Cet archipel de douze îles comme son nom l'indique, peuplé de Grecs, était dans l’Empire ottoman jusqu’en 1912 où il fut conquis, ainsi que la Libye, par l’Italie. Il ne sera rattaché à la Grèce qu’en 1947. Plus grande qu’Hydra, mais tout aussi aride, éloignée du Pirée, proche de la Turquie, Kalymnos, elle, vivait de la pêche aux éponges depuis l'Antiquité. Aujourd’hui elle y est pratiquée encore un peu mais l'île attire aussi des grimpeurs du monde entier pour ses parois rocheuses. Ses hommes étaient alors plongeurs nus. Ils descendaient rapidement à grande profondeur en apnée et se maintenaient au fond de l'eau grâce à une lourde pierre («skandalópétra» en grec) pour cueillir des éponges qu’ils rassemblaient dans un filet puis ils tiraient sur la corde pour qu’on les remonte à la surface. Ils menaient une vie rude, épuisante, très dangereuse et dépensaient en festivités à leur retour une grande partie de l’argent qu’ils gagnaient, ce qui les amenait à repartir, sans cesse endettés, à la saison d’après. Lire à ce propos «Pêcheurs d’éponges», mémoires de mon oncle kalymniote Yànnis Yéràkis, ouvrage bouleversant, seul témoignage que nous possédions sur la vie en 1900 de ces «forçats de la mer» (éditions Cambourakis Paris 2022), traduit par moi-même, avec une préface de Daniel Faget, ouvrage salué par la critique et primé par le CNRS). Une réédition grecque et une traduction italienne sont disponibles également.   

Une synthèse comparative simplifiée des deux groupes de Grecs sfaxiens, montre ces différences qui se traduisaient aussi par une concurrence dans la pêche et le commerce de ce produit de la mer. Il faut signaler à ce propos que si les Grecs étaient les plus nombreux; il y avait aussi des pêcheurs italiens de Sicile (à la gangave, filet avec lame raclant le fond), des Tunisiens musulmans au kamàki ou à pied. Quant aux commerçants,  ils comprenaient également des Tunisiens juifs ou des Maltais. La concurrence pouvait être forte mais les Grecs gardaient de très bons rapports avec toutes ces communautés sfaxiennes.

Le scaphandre, une révolution technique

L’arrivée du scaphandre en 1865 sera en effet une révolution. Il permettait de descendre plus au fond, d’y rester plus longtemps mais il fera de très nombreuses victimes par accidents de décompression (morts ou paralysies définitives). Les plongeurs kalymniotes arrivèrent à Sfax surtout après la Première Guerre mondiale, sur des bateaux devenus motorisés, chargés de plus petites embarcations secondaires à rames. Ils étaient, à leur corps défendant, de nationalité italienne et furent ravis d’acquérir facilement la nationalité française à partir de 1923 grâce à la loi de naturalisation. Certains pourront prendre de surcroit la nationalité grecque par le «droit du sang» après 1947. Opposés par ailleurs à la royauté imposée à la Grèce, ils étaient partisans du grand homme politique E. Vénizélos, donc «vénizélistes» et resteront progressistes après sa mort. Beaucoup parlaient, en plus du grec, l'italien.

Sfax: le port et l’église

En plus des raisons déjà citées (quantité et qualité des éponges, faible profondeur de la Méditerranée dans le Golfe de Gabès) d’autres critères expliquent ce choix du port de Sfax pour y faire escale ou s’y installer. Sa situation centrale privilégiée en Méditerranée, son aménagement moderne (1897) ont joué un rôle, mais il faut retenir surtout l’instauration du Protectorat qui ouvrit aux Grecs les portes de la France et à travers elles, celles du marché mondial. Traditionnellement ces marins qui menaient une vie pleine de dangers, étaient très pieux. Ils priaient beaucoup pour demander la protection de Dieu et des Saints, ce qui les amena à construire en 1892 une église consacrée aux Trois Hiérarques Saints de l’Orthodoxie puis à constituer une Communauté pour sa gestion (statuts déposés en 1894). Un Consulat de Grèce vit le jour pour régler les questions administratives. Pour acheter le terrain et construire l’église, on organisa une collecte. Les fonds eurent une origine surtout locale mais en Grèce c’est Hydra qui contribua le plus. De cette île viendront à bord de caïques les marbres et icônes nécessaires. Je sais que mon arrière-grand-père Gédéon Rogopoulos travailla avec d’autres, bénévolement, sur le chantier. Il faut remarquer la proximité originelle de l’église et du port de pêche. Après la Deuxième guerre mondiale, le clocher avait perdu une arche du fait des bombardements américains de 1943 et l’église sa relation proche avec la mer. Aujourd’hui un mur a remplacé la grille de clôture et l’église est fermée mais son bâtiment menacé a été sauvé par la réfection de la toiture. L’iconostase qui caractérise nos lieux de culte a été remplacée.  

Identité plurielle ou  «triple appartenance» des Grecs de Sfax

J’emprunte cette formule à Habib Kazdaghli pour qui la présence des Grecs à Sfax aurait participé à la formation chez eux d’une identité à trois référents.  Elle correspond me semble-t-il à mon vécu et à celui des personnes que j’ai connues (avec des nuances individuelles que j’évoquerai plus loin).
Tout d’abord, la composante grecque, elle est évidente, indiscutable, existe dès l'arrivée et se maintiendra au travers des générations.  Elle passe par deux liens identitaires: la religion chrétienne grecque orthodoxe et l’attachement à la mère patrie: la Grèce. Ces liens s’exprimeront principalement dans deux lieux respectifs: l’Église et le Consulat. 

A l’Église, sous l’égide de son Président (mon grand-père maternel, M. André Rogopoulos, sera réélu à cette fonction pendant des décennies), la Communauté se retrouvait pour la messe du dimanche, les baptêmes, les mariages, les enterrements et surtout la Semaine Sainte de Pâques, acmé de la pratique religieuse où l’intensité des traditions collectives ou familiales peut être comparée à celle du mois de Ramadan. Autre similitude, le Carême strict de quarante jours était scrupuleusement observé par beaucoup de Grecs de Sfax, surtout pendant la Semaine Sainte. Au Consulat, à l‘angle de l’Hôtel des oliviers, nous nous retrouvions pour la Fête Nationale grecque (le 25 mars) autour de notre Vice-consul M. Nomikos Coutouzis qui tint ce poste très longtemps. Les enfants portaient des vêtements traditionnels (jupe plissée appelée fustanelle pour les garçons) et chantaient l’hymne national en agitant de petits drapeaux grecs. Le lien à la mère patrie se matérialisait également par voie maritime. C’était l’arrivée saisonnière des caïques pour les éponges et celle des cargos grecs qui venaient charger pour le Pirée surtout du phosphate mais aussi des poulpes séchés ou du sel. Les escales duraient plusieurs jours et leurs équipages qui allaient se recueillir à l’église, étaient reçus dans nos maisons. Parfois certains Grecs embarquaient en famille pour des vacances estivales en Grèce qui renforçaient l'attachement au pays. La langue nationale était parlée, plus ou moins correctement, mais le niveau d’instruction des primo-arrivants était en général faible, du moins chez les gens de mer. L’enseignement du grec eut peu de succès. Tous les enfants allèrent à l’école française et rares furent ceux qui apprirent à lire ou écrire le grec. Quant aux traditions culinaires, ce sont celles qui perdurent le plus chez les migrants. Feuilles de vigne farcies, tzatziki, moussaka, poissons et poulpes avaient une place importante à la table des familles grecques de Sfax.

La part tunisienne dans notre identité se fit sentir très vite. Les Grecs furent bien accueillis par les Tunisiens avec lesquels ils ont beaucoup de similitudes. Deux peuples méditerranéens, un climat très comparable, un passé ottoman commun ayant laissé de nombreuses traces dans le vocabulaire, la musique, la nourriture. L’huile d’olive, les produits de la mer, plaisaient beaucoup à ces insulaires qui se mirent facilement à apprécier le couscous et l’harissa! Quant aux gâteaux au miel, ce sont les mêmes, transmis par les Ottomans. Je ferai remarquer enfin que les Grecs sont depuis l’Antiquité, un peuple de marins et de commerçants, établissant des comptoirs maritimes et non des colonies. A l’exception d’Alexandre le Grand, ils n’ont jamais eu de volontés colonisatrices comme les Romains. Ils furent très attachés à cette ville qu’ils aimèrent et quittèrent à regret, essentiellement pour des raisons économiques liées au déclin du commerce des éponges.

Une part française fut également présente dans notre identité. Nous avons vu que le choix des Dodécanésiens ne voulait pas dire qu’ils désiraient se ranger totalement du côté de la puissance colonisatrice en reniant leur passé et leur religion. Ils restèrent Grecs orthodoxes, profitant seulement de l’opportunité offerte par le contexte géopolitique pour rejeter la nationalité italienne qui leur était insupportable. Certes, ceci leur accorda certains avantages dans la société d’alors. Evidemment seuls les naturalisés eurent droit à une aide au «rapatriement» vers la France après l’Indépendance. Mais je pense que c’est surtout l’école française où allèrent étudier leurs enfants qui construisit ce sentiment d’appartenance. Le projet de leur faire poursuivre des études contribua grandement à la décision d’aller principalement en France quand ils quittèrent la Tunisie.

Au total, je peux donc personnellement confirmer ce sentiment général de «triple appartenance» évoqué par Habib Kazdaghli, mais il était en proportions différentes pour chacun et variable dans le temps. Ma mère, grecque née à Sfax était «francisée» et «arabisée» (elle parlait, lisait et écrivait l’arabe). Elle se «grécisa» plus au contact de mon père qui, arrivé de Kalymnos à 30 ans, dût parfaire son français scolaire et n'apprit que quelques mots de tunisien, grâce à son fidèle infirmier - interprète M. Mohamed Sellami. Elle nous parlait français, lui plutôt grec. Finalement l’identification résulte du choix de l’individu, qui peut varier selon l’âge et les circonstances de la vie. «Le nombre d’ancêtres de telle ou telle nationalité compte moins que la volonté de s’affirmer ou non comme membre d’un groupe» (Kaurinkoski)   

Deux événements majeurs vécus par les Grecs de Sfax

Deux évènements qui eurent une connotation à la fois nationale et religieuse vinrent illustrer la vie de cette Communauté et marquèrent tant les esprits que, malgré leur survenue dans les années 1930, on en parlait encore abondamment lors de mon enfance, vingt ans après. Tout d’abord, en 1931 la visite du Patriarche d’Alexandrie «pour toute l’Afrique» Mélétios II. Il célébra la messe à l’église et fut reçu avec tous les honneurs dûs a à son rang par les autorités tunisiennes (le Caïd) et françaises (le Contrôleur civil). Sur cette photographie on reconnaît André Rogopoulos, Président de la Communauté, avec son nœud papillon, à droite du Patriarche et Nomikos Coutouzis, Vice consul, à gauche. (Photo no 12). Le second évènement eu lieu en 1938, il s’agit de l’escale du voilier trois-mâts «Aris» navire - école de la Marine royale grecque. Une partie des officiers, élèves-officiers et de l'équipage assista à une grande messe. Je reconnais sur cette photographie prise devant l’église ma mère adolescente, mon grand-père et mon grand-oncle Michel Calafatis (ex-épicerie «La Maison du jambon» derrière l'église).  Il y eut une grande réception avec bal et toute la population sfaxienne alla admirer ce magnifique bâtiment amarré au port. (Après avoir été saisi par les nazis, il fut coulé au large de Bizerte en 1942).

Deux parcours de Grecs de Sfax: mon grand-père maternel et mon père

A travers ces deux exemples pris dans mon vécu personnel, j’ai choisi d’évoquer le cas de mon grand-père maternel (M. André Rogopoulos) et celui de mon père (Dr Jean Ampélas), où l’on retrouve en proportions constamment variables cette triple composante identitaire.

André Rogopoulos. Né grec à Hydra en 1886, il arrive à Sfax à l’âge de 6 ans en 1892, directement, à la voile et en famille. Il fréquente l’école primaire française. Devenu orphelin de père et pauvre, il doit arrêter l’école pour travailler. Il pratique la course de vélo avec passion (arborant un maillot grec bleu et blanc). Il réussit professionnellement dans la réparation mécanique («Agriculture - Pêche - Industrie») avec ses deux fils: Georges, le commercial et Spiro, le technicien. Leur atelier se trouvait sur la route de Gremda au km 1,5. Il se passionnera pour l’huile d’olive et restera de nationalité grecque toute sa vie. Il fut élu Président de la Communauté grecque de Sfax pendant plusieurs décennies. Il parlait couramment l’arabe. Durant la la Seconde Guerre, il rejoint la Résistance française aux Allemands. Il fut pour cela décoré du Nichan Iftikhar et médaillé de la Reconnaissance française à la Libération. Il mourra en 1964, à Sfax, selon son souhait. Enterrée à Sfax, sa dépouille fut transportée plus tard à Athènes.

Dr Jean Ampélas. Né ottoman à Kalymnos en 1906. Très tôt orphelin de mère puis de père, pauvre, il devient italien en 1912. Après des études secondaires dans son île, il poursuit des études médicales à Athènes, en langue grecque puriste («katharévoussa»). Il arrive en Tunisie à 30 ans en 1935 de Grèce, seul, en bateau par l’Italie, pour rejoindre son frère Mikès, installé à Sfax (photo 23.). Il devient français immédiatement. Il réussit professionnellement en médecine générale avec accouchements à domicile. Il avait deux cabinets: rue Sidi bel Hassen dans la médina et rue des Belges. Il exerçait avec son infirmier - interprète Mohamed Sellami et son frère Mikès, chirurgien – dentiste. En bon kalymniote, en plus de son travail, il avait une passion pour les éponges et eut deux gangaves. Il parlait peu l’arabe, le français avec l’accent grec. Il fut mobilisé à deux reprises dans l’Armée française (1940 et 1944). Il deviendra grec (donc français binational) en 1951. Après son «rapatriement» en France en 1962, il reviendra à Sfax pour y exercer à nouveau jusqu’en 1969. Il mourra en France en 1986 mais fut enterré à Kalymnos, selon son souhait.

Et moi, Spiro Ampélas

Après une enfance en Tunisie où je suis né français d’un père naturalisé et d’une mère grecque devenue française par mariage, j’ai fait mes études de médecine et j’ai vécu en France. A la retraite, j’ai choisi la Grèce et préféré, à Hydra ou Kalymnos, l’île de Lesbos (ou Mytilini) pour ses innombrables oliviers qui me rappellent tant Sfax. J’ai pu, par le «droit du sang», acquérir de surcroit la nationalité grecque obtenue tardivement par mon père. Le français reste ma langue maternelle mais je sais le grec et je regrette de ne pas avoir appris l’arabe tunisien. J’aime traduire du grec au français, avant tout pour transmettre notre histoire à mes fils et mes petits-enfants qui adorent le pays mais ne parlent pas sa langue. Je me considère, au bout du compte, comme un «triple appartenant», Méditerranéen hybride (sang grec, cerveau français, cœur tunisien). Quant à la belle enfance que m’a offert la «Tunisie plurielle», la plus grande leçon que j’en ai tirée est celle de la tolérance. Nous étions sur les bancs de l’école française, Grecs, Tunisiens juifs et musulmans, Siciliens, Maltais, Français venus de France et nous vivions ensemble, harmonieusement. A la sortie, comme tous les enfants du monde, nous jouions tous au ballon. J’aime à penser que le mien était alors une éponge gorgée d’huile d’olive de Sfax.

Et pour finir: une chanson «Dirla - dirladada»!  

Peu de gens savent que cette chanson, interprétée par Dalida qui en fit un succès, était à l’origine un air traditionnel des pêcheurs d’éponges de Kalymnos qu’ils entonnaient joyeusement au retour, quand la pêche avait été bonne. Dans l’album, joint à l’article,  une version originale. On peut imaginer qu’on a dû l'entendre souvent dans le port de Sfax, autrefois… «Ya hàsra!»  

Dr Spiro Ampélas



 

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